C’était l’automne
d’une année sabbatique et mon projet nécessitait
un séjour à Paris pour consulter des documents
introuvables en Amérique. L’Allemand Schönbacher
a composé toute sa poésie en français pendant
les onze ans qu’il a vécu à Paris avant de
mourir de la variole à l’âge de vingt-neuf ans.
Négligé par la critique, il méritait d’être
mieux connu. Je consultais les manuscrits sur
lesquels il a écrit jusqu’à dix versions de ses
poèmes sans jamais s’en satisfaire. Ces
manuscrits étaient passés de la BN à la BNF dans
le déménagement qui avait suivi la construction
de l’automonument de Mitterand. La rue de
Tolbiac avait substitué de nouveaux ennuis aux
anciens de la rue de Richelieu. Je m’énervais
d’attendre tant et d’avancer si peu. Il fallait
attendre une heure ou deux les ouvrages que je
commandais ou même pour savoir qu’on ne pouvait
pas me les livrer. Les raisons étaient souvent
obscures sinon suspectes.
Après une matinée
énervante, je me suis détendue en satisfaisant
ma curiosité pour l’Autrichien Feist, à qui on
consacrait une exposition au Grand Palais. Il ne
voulait pas seulement réinventer la peinture (comme
tant d’autres), mais aussi provoquer tous ceux
qui croyaient savoir ce que sait, moi par
exemple. Evidemment, il n’était pas le premier!
Je contemplais (est-ce bien le mot?) "Das
schwarze Loch" qui figurait sur l’affiche et
dépassait largément la réclame, mais en quoi?
Violence? Férocité? Démence? L’énergumène avait
exploité toutes les nuances de la somme des
couleurs, qui se faisaient une guerre comme
celle de Révélations. Quelque télépasteur y
aurait trouvé une source d’exaltation
inépuisable.
2
Tout à coup,
j’entends dans mon dos:
"Tiens!... C’est
mon ex."
Cette voix soave!
Je ne l’avais pas entendue depuis que j’ai jeté
ses affaires dehors et tiré le verrou. Une
étudiante de trop! Mais je n’étais pas
mécontente de le retrouver, au contraire.
"Combien d’ex as-tu
eues depuis?"
Il avait vieilli,
mais ses cheveux gris et ses rides conspiraient,
je ne sais comment, à séduire toujours et avec
une espèce de dignité.
"Intervertis les
termes de ta
question:
combien m’ont eu?
Tu sais que je
suis un grand
faible. J’ai de
la peine à
résister au
charme féminin.
Le tien par
exemple... qui
n’a rien perdu!"
"Tiens! Les pires
mensonges ne te coûtent toujours rien!"
Spontanément et
en même temps, nous avons ri, comme autrefois.
"Cette toile me
met en valeur."
"Oui, le
contraste est
éblouissant...
Si on prenait un
café?"
"D’accord. Il y
aura une table entre nous."
"Aucune femme ne
fait mieux du
pied que toi."
"Tu m’as
guérie."
"Quel dommage!"
Comme nous nous
dirigions vers la sortie, j’ai remarqué que les
passants trouvaient notre enthousiasme plus
jeune que nous, ce qui m’a amusée.
Sur le chemin, il
me demandait les nouvelles de ses anciens
collègues dans le Département de Français à
Zenia Université où je suis professeure. Je lui
ai raconté combien leurs vertus et leurs vices
s’étaient renforcés en vieillissant. Mais il
avouait sa nostalgie pour "le bon vieux temps"
tout en admettant l’illusion dûe au passage du
temps. Du bruit et de la pollution de l’avenue
Roosevelt, nous nous sommes réfugiés à
l’intérieur du café. Après avoir commandé nos
cafés, il m’a demandé:
3
"Et toi?"
"Moi? Je me débrouille."
"Ça ne veut rien
dire."
"Bon! Je vis
seule et je ne suis pas malheureuse. J’ai des
amis, des hommes et des femmes... "
"Jane!"
"... Qu’est-ce qu’il y a?"
"Tu n’es pas
faite pour vivre
seule."
"Si. Dans le
fonds, tu m’as fait une faveur. Je me suis rendu
compte que vivre sans un homme, c’est vivre sans
ennuis. Je n’ai besoin de me régler sur personne,
je ne suis obligée de tenir compte de personne,
je décide par moi-même sans consulter personne...
à moins de le vouloir."
"Je ne te
reconnais pas.
Répéter
personne
comme ça! Tu me
chagrine. Je te
connais, tu as
un fonds de
tendresse qui
défie toutes les
femmes que j’ai
jamais connues.
Oui, je te
l’avoue, je ne
te méritais pas,
mais je t’ai
toujours
regrettée."
J’ai touché sa
main. "Merci, François! Cette tendresse était
sans doute précaire. Aimer les amis comme amis,
les parents comme parents, les enfants... faute
d’en avoir eu moi-même, je me console avec ceux
des autres. Ce n’est pas la joie que j’ai connue
avec toi, mais c’est un bonheur, le meilleur
possible... Parlons de toi."
"Est-ce la
peine? Je vis
seul aussi, j’ai
des amis aussi,
des hommes et
des femmes,
mais... comment
dire? J’ai deux
chambres dans
mon apartement,
la mienne et
celle de mes
invités. Je
t’invite en
permanence et il
suffit de
m’avertir chaque
fois que tu
viens à Paris.
Tu auras autant
de liberté que
tu voudras."
"Merci, François!
C’est gentil, mais je me suis accoutumée à
l’indépendance et je remercie tous les amis qui
m’invitent à passer la nuit... Alors, dis-moi
comment tu t’occupes."
4
"Je fais moins
de recherches et
plus de voyages.
Je lis toujours
beaucoup, mais
surtout ce qui
me plaît. Je
cours les
concerts et,
comme tu vois,
les expositions.
C’est aussi un
bonheur."
"Et des enfants?"
"... Quand ils
ne m’ennuient
pas, ils
m’agacent.
J’admire le
courage des
mères et des
pères, mais je
ne partage pas
leur
enthousiasme.
Heureusement,
nous n’en avons
pas. J’aurais
été un très
mauvais papa."
"... Eh bien, le
petit noir est toujours petit et noir."
"Tu ne vas pas
vanter votre eau
boueuse!"
"C’est plus sain
que votre boue intégrale."
"Le snobisme du
café exotique
nous envahit.
Starbucks
d’abord,
Nespresso
ensuite."
"George Cloony
qui se délecte d’une goutte. Arrivé d’Amérique
comme tous les besoins inutiles."
"J’ai lu dans
Le Monde
qu’un jeune
s’est offert un
weekend à New
York pour
s’acheter un
jean à la mode."
"Acheté à New
York, fabriqué en Chine."
"Hélas! Se fier
aux Chinois pour
la manufacture
et aux Russes
pour l’énergie!
Nous nous
soumettons à des
impérialistes
déterminés à
nous assujettir."
"On tient plus à
son comfort qu’à sa liberté. C’est la décadence
de la démocratie."
"Mais vos
Démocrates ont
nommé un espoir.
Si Obama gagne,
il rétablira de
bonnes relations
entre nous."
"Sarcozy passe
pour pro-américain."
"Oui. J’ai voté
pour lui, mais
sans croire à
ses promesses et
il m’a justifié.
Nous avons
besoin d’un
Obama français."
5
"Un Magrébin?"
Eclat de rire.
"Il y aurait des
émeutes. Le
Front National
retrouverait
l’appui d’un
quart de
l’électorat. A
force d’exposer
l’hypocrisie des
politiques, on
oublie celle des
électeurs."
"Comment
expliquer tant de critiques français qui
déplorent le racisme améri-cain?"
"Les malheurs
d’une grande
nation permet à
une petite
rivale d’oublier
les siens."
"Il est vrai que
nous en avons. A commencer par l’ignorance des
électeurs. Les électeurs français me semblent
plus perspicaces."
"Mais nous nous
sommes laissés
trompés par
Sarcozy. Il
était évident
que ses
ambitions
dépassaient les
moyens du
pouvoir qu’il
briguait."
"Il paraît que la
confiance du public a chuté."
"Augmenter le
pouvoir d’achat?
‘Les caisses
sont vides.’ Il
aurait dû le
savoir!"
"Il cherche à
restaurer sa popularité en remportant des succès
à l’étranger."
"Oui! Cirer les
bottes de
Khadafi, de
Bachir, de Hu,
du pantin de
Putin! Mais
Ségolène
aurait-elle
mieux fait? Elle
était prête à
soutenir les
indépendantistes
du Québec."
"Sarcozy n’est-il
pas le premier président de la République à
divorcer et se remarier pendant sa fonction?"
"Et pendant la
première année
de cette
fonction!"
"La pie-grièche
et le rossignol."
"Oui! Il a eu
raison de se
débarrasser de
Cécilia. Refuser
de l’accompagner
quand il rendait
visite à la
famille Bush!"
"Là, je partage
son dégoût. Mais il aurait pu attendre
6
d’épouser Carla."
"Pour la dignité
présidentielle?
Bah humbug!"
"Citer Dickens?
Je ne te reconnaît plus."
"Une présidente
qui chante et
qui vend des
CDs!"
"Tu l’as entendu chanter?"
"Oui, et elle
m’a surpris, moi
qui n’écoute que
la musique
classique. Une
petite voix
charmante qui
échappe à peine
à la
déclamation. Ses
anciens amants
figurent dans
les paroles.
Plus d’une fois,
je me suis
demandé pourquoi
ça ne me
choquait pas. La
pie-grièche m’a
choqué quand
elle s’est
vantée de son
boy friend de
New York."
"Tu es un grand
faible qui ne peut résister au charme féminin."
"Tu oublies mon
opinion du tien.
Et encore ‘la
joie’ que tu a
connue avec moi.
Aie!... Aucune
autre ne vise
mieux sans
voir."
J’ai regardé
discrètement autour de nous pour voir si l’on
riait de nous. "La pie-grièche a quand même
séduit Khadafi."
"Tu crois?
Khadafi est-il
séductible?
C’était plutôt
le message de
Sarcozy qu’elle
apportait avec
elle. Il lui
faisait des
offres honteuses
et, comme Putin,
le colonel
n’aime rien
mieux que
d’humilier les
occidentaux.
Voyez comme
Putin a traité
Condolezza."
"C’est aussi
parce qu’elle est noire peut-être."
"Ah! Sûrement!"
"Sarcozy aurait
dû envoyer son rossignol chanter pour Putin."
"Il ne suffit
pas de chanter."
"Des tanks, des
avions, des missiles... "
"Les mensonges
ne coutent rien
et les Européens
pourraient
prendre leurs
désirs pour des
réalités."
"Pourquoi tant de
gens cherchent à montrer que ce n’est pas un
retour à la guerre froide?"
7
"Parce qu’ils
tiennent à leur
rêve de paix et
de prospérité."
"Chez nous, on
appelle ça ‘le rêve américain’."
"Disons plutôt
le rêve
occidental."
"... Tu as suivi
les Jeux Olympiques?"
"Le moins
possible. Il
était difficile
de les éviter.
Ils
envahissaient
les
informations.
Déjà rares et
tardives, les
émissions
culturelles
disparaissaient.
On parlait des
Jeux même sur
ARTE."
"Depuis bien
longtemps, les sports ont sacrifié la récréation
à la performance et la santé au divertissement.
Il s’agit de séduire le public par un spectacle
pour gagner de l’argent. On incite les
supporteurs à tirer fierté de leur équipe ou,
dans la compétition internationale, de leur
pays. Cette fidélité, qui ne sert à rien
d’utile, peut dégénerer en chauvinisme et même
provoquer des rixes."
"Oui, mais tout
ça était courant
avant Peking.
Les dirigeants
chinois ont
converti les
Jeux en une
immense kermesse
nationaliste. Ce
spectacle devait
convaincre le
reste du monde
de la
supériorité de
la Chine
elle-même."
"Elle ne m’a pas
convaincue."
"Ni moi non
plus. Je plains
ces milliers de
jeunes esclaves
assujettis à un
entraînement
sportif qui
exclue toute
éducation
destinée à les
préparer à la
vie après les
sports. Plus
doués que les
autres, quelques
centaines ont pu
participer aux
Jeux, tandis que
des milliers
d’éliminés n’ont
même pas joui de
cette récompense
douteuse."
"Je crains
l’administration systématique de drogues qui les
condamnerait à des problèmes de santé comme ceux
des anciennes athlètes de l’Allemagne de l’Est."
8
"Je plains aussi
les centaines de
milliers
d’ouvriers et de
paysans qui
n’ont profité
des milliards
gaspillés que
par une fierté
chauvine.
L’exploitation
des uns par les
industrialistes
et des autres
par les satrapes
continue comme
avant."
"De temps en
temps, Rogge rappelle pour mémoire la promesse
des dirigeants d’alléger la suppression des
Droits de l’Homme. Le Comité Olympique l’a
oubliée presque aussi vite que le Comité
Central. Tous les deux comptent leurs revenus et
oublient plus d’un milliard de leurs semblables.
Les sportifs et les supporteurs, les Chinois
comme les autres, n’y pensent même pas."
"L’oligarchie
Han réprime une
démonstration
par les
Tibétains contre
la colonisation
de leur pays;
assujettit le
Sinkiang
colonisé à une
répression
policière et
menace le
Taiwan, pays
indépendant et
démocratique,
par une
concentration de
troupes, de
matériel et
surtout de
fusées
nucléaires.
Voilà la
supériorité de
la Chine!"
"Ah, mais les
Jeux sont sportifs et non politiques! Bush ne
l’a-t-il pas dit?
"C’est presque
aussi
convaincant que
les yeux de
Putin!"
"Que penses-tu
d’une liberté différente de la nôtre à cause de
la différence des moeurs?"
"Je pense que
c’est un
mensonge auquel
les governements
autoritaires
recourent pour
se justifier.
Ils exploitent
ainsi le
chauvinisme de
leur peuple."
"Tu as couru
baiser la bague de Benoît XVI?"
"Heureusement,
on ne la touche
plus. Autrefois,
elle a dû être
bien sale après
tant de lèvres."
"Belle occasion
pour tous les croyants, des naïfs aux cyniques,
de sortir de leur trou et de s’exhiber!"
9
"Jean XXIII a
réduit cet
esclavage,
Jean-Paul II,
tout en libérant
l’Europe de
l’idéologie
rivale, a
commencé à le
restaurer et ce
Benoît cherche à
renouveler la
tyrannie du XIXe."
"On fait grand
cas de son érudition."
"Réaffirmer tous
ces mensonges
après tant
d’autres jusqu’à
ceux qui les ont
imaginés! Se
fonder sur tant
de mythes aussi
suspects que
ceux des autres
religions
traditionnelles!
Eriger
l’obscurantisme
en science!"
"Et la pédophilie
des prêtres?"
"Des
réassurances
sans punition!
Cet archévêque
de Boston,
répudié par les
fidèles et
honoré par sa
participation
dans la
cérémonie de
succession
pa-pale!"
"Interdire le
mariage aux prêtres me choque plus que
l’exclusion des femmes de ce privilège absurde,
mais tous les deux invitent des scandales."
"On regrette la
difficulté de
recruter des
prêtres à une
époque où les
jeunes réclament
enfin leur droit
à la sexualité.
Mais tant mieux!"
"Oui, tant mieux!
Mais ne te berce pas de l’illusion d’un déclin
du catholicisme. Il se maintient en Amérique du
Sud et se répand en Afrique et en Asie."
"D’autant plus
que les
Anglicans du
tiers monde se
révoltent contre
l’ordination des
femmes et des
homosexuels dans
les pays
anglo-saxons et
se laissent
tenter par le
catholicisme."
"Benoît doit s’en
frotter les mains, mais il risque de rencontrer
de graves ennuis. Le christianisme de ces pays
se développent et ce pape ne supportera pas le
progrès quel qu’il soit."
"Peut-être
aurons-nous un
beau fracas."
10
"Je suis surtout
choquée par l’alliance en Amérique entre
l’Eglise et les évangéliques contre
l’avortement, l’évolution, le mariage des
couples de même sexe, la recherche sur les
cellules souches et la séparation entre l’église
et l’état."
"Benoît doit
être content.
N’a-t-il pas
invité les
dissidents
anglicans à
réintégrer le
catholicisme
après six
siècles?"
"Les églises se
mêlent d’affaires qui ne les concernent pas."
"Du mariage, par
exemple, comme
tu le remarquais
autrefois."
"Le nôtre n’en
était-il pas un exemple?"
"Tu étais
luthérienne et,
moi, je n’étais
rien."
"Mais tu es
redevenu catholique pour plaire à mes parents."
"Ce qui ne leur
plaisait guère."
"Si je leur avais
dit que tu étais libre penseur!"
"Tu en étais
capable!"
"Notre divorce
les a déchaînés contre les catholiques."
"Ça ne m’étonne
pas... Mais toi,
tu m’avais
étonné."
"Moi? Pourquoi?"
"Une jeune
luthérienne qui
osait nier la
juridiction des
églises non
seulement du
mariage, mais
aussi de la
morale. Je n’y
avais même pas
pensé, mais tu
m’as convaincu."
"Je n’ai pas
changé d’avis. Depuis la mort de mes parents, je
ne vais guère à l’église. Des mariages, des
enterrements, parfois un concert."
"Tu aimais la
musique chorale.
Moi aussi
depuis. Quand
j’écoute
Palestrina,
Bach,
Charpentier,
Purcell et même
les moines
russes, des
larmes me
viennent aux
yeux et j’ai
peur d’être vu.
On me prendrait
pour le vieil
imbécile que je
suis."
"Tu es un peu
vieux, mais tu ne seras jamais imbécile.
N’avons-nous pas le droit de nous émouvoir de
musique composée justement pour cela?"
11
"Mais dans
l’intention de
nous inspirer la
ferveur
chrétienne. Je
me sens
hypocrite."
"Hypocrite? Mais
non! Rien nous défend de jouir sans génuflexions
de la beauté intrinsèque de cette musique. Voilà
encore l’ingérence des prêtres!"
"Tu es encore
plus
anticléricale
que moi."
"Quel était le
motif de ces compositeurs? De nous émouvoir. Le
talent incite l’artiste à l’exploiter pour
émouvoir le public. La religion n’est qu’une
matière à exploiter, d’où l’hostilité des
iconoclastes."
"Faudrait-il se
couper une
oreille pour
admirer
honnêtement ce
lugubre
autoportrait de
Van Gogh?"
"Voilà! Je
regrette qu’il ne l’ait pas vraiment emballée en
cadeau et envoyée à sa bien-aimée."
"J’aurais aimé
voir sa réaction."
"Et l’entendre!"
"Oui, surtout
l’entendre...
J’aime ton rire,
je l’ai toujours
aimé."
"Mon rire? C’est
différent des autres?"
"Oui. Il y a une
gaieté... "
"Ça arrive malgré
moi, mais moins souvent. [Eclat de rire:]
Imagine cette pauvre qui ouvre ce beau cadeau!"
"Nous sommes de
vieux cyniques."
"Mais non! Nous
rions ensemble comme autrefois."
"Je ris jaune
sans toi."
"Tu me fais la
cours. Tu n’a pas honte à ton âge?"
"Eh toi, qui
fais la
coquette!"
"Moi? La
coquette?" Regardant discrètement autour de
nous: "Quelque Molière de café se moquerait de
moi."
"Tu me fais
battre le coeur."
12
"Comme tant d’autres!"
Sincèrement
blessé: "Tu es
implacable!"
J’ai touché sa
main. Pour la deuxième fois!
"... On m’a fait
la leçon à Tolbiac ce matin. Mon accent
américain... "
"Ça m’arrive
aussi. Je ne
suis qu’un
immigrant là-bas.
On me traitait
comme un
ambassadeur à la
bibliothèque de
ZU... Quelle
leçon vous
a-t-on faite?"
"La patience
d’attendre les ouvrages commandés. On m’a
expliqué que c’est une grande bibliothèque.
J’avais envie de raconter le peu de temps que
j’attends à la British Library."
"Je connais
quelques
universitaires
qu’on a nommés
au comité
consultatif pour
le projet de
nouvelle
bibliothèque
nationale. On
les a remerciés
de leurs
recommandations
sans en tenir
aucun compte.
Perrault a
flatté la vanité
de Mitterand par
des
extravagances,
comme le bois
exotique qui
recouvre le pont
supérieur."
"Quelques
kilomètres carrées de forêts vierges! Puis ces
quatre tours en vers qui devaient représenter
des livres ouverts et qui auraient exposés les
livres emmagasinés au soleil. Vite des écrans de
bois pour les protéger!"
"Cette énorme
cour intérieure
où ni les
lecteurs ni le
personnel n’a le
droit d’aller
les condamne à
le contourner
pour accomplir
la moindre
tâche."
"Et surtout pour
acheminer les ouvrages commandés."
"La Bibliothèque
Mitterand! C’est
un monument à sa
vanité, qu’il
confondait avec
ce que De Gaulle
appelait la
grandeur."
"Le grand Charles
ne les confondait-il pas aussi?"
"Oui, mais
c’était une
vanité plus
délicate."
13
"D’accord.
Reconnaissons au général de ne pas avoir
gaspillé des millions des contribuables pour la
construction d’un automonument. Peut-être
pensait-il qu’il était un monument à lui-même."
"Automonument?
Ce mot existe?"
"Non. Je l’ai inventé."
"Je vais
raconter ton
néologisme à un
académicien que
je connais. S’il
le proposait
pour le prochain
dictionnaire, il
provoquerait un
beau
chari-vari."
"L’inconvénient
des automonuments tient à la nature de
l’architecture. Les bêtises sont permanentes."
"Le sage
Pompidoux a
commis la
première de ces
bêtises."
"Oui. Le Centre
Pompidoux ressemble à un gibier éventré dont on
va enlever les entrailles."
"Seulement elles
y sont
toujours...
Peut-être
jouit-il du même
genre de
prestige que la
Tour Eiffel."
"Non, la Tour
Eiffel n’a aucune prétention architecturale. On
peut y admirer l’oeuvre d’un grand ingénieur. Le
Centre Pompidoux n’a même pas ce mérite-là.
Existe-t-il un intérieur de grand bâtiment qui
convient moins aux usages auxquels on l’a
destiné?"
"Si, et même
beaucoup, mais
il est vrai que
celui-là est mal
adapté. Je
voulais dire que
le Centre
Pompidoux est un
chouchou
touristique
comme la Tour.
Que penses-tu de
la Pyramide du
Louvre?"
"C’est le plus
réussi des automonuments de la Cinquième
République. A mon avis, ce succès est dû à la
simplicité géométrique."
"Et un peu à la
transparence des
parois de
verre?"
"Oui."
"L’ingénierie
est très réussie
aussi. Elle
facilite
énormément
l’entrée et la
sortie des
foules qui
envahissent le
musée."
14
"Oui, c’est une
belle réussite. C’est aussi un exemple du génie
de Pei dans la création des intérieurs. Il a
créé un beau musée d’art à ZU depuis que tu es
parti... Quel sera l’automonument de Sarcozy?"
"Espérons que
Carla
l’empêchera de
faire une
bêtise."
"... François?"
"Oui?"
"Explique-moi
l’éducation nationale."
"Te
l’expliquer?"
"Oui, je n’y
comprends rien."
"Si tu n’y
comprends rien,
tu comprends
mieux que tant
de savants qui
croient
comprendre."
"Merci du
compliment, mais je ne suis pas très avancée."
"C’est qu’on a
tant réformé les
réformes que le
système défie le
sens commun."
"A commencer par
la suppression de postes et la réduction des
heures de contact."
"Oui. Rien
n’affaiblie
l’instruction
comme ces deux
mesures."
"Ce Darcos semble
se soucier davantage du loisir des parents."
"Comme tant de
ministres
d’éducation, il
ne comprend pas
grand’chose à
l’éducation."
"Ou ne veut
rien comprendre. En Amérique, les journalistes
appellent les administrateurs d’universités des
éducateurs.
Ce mot me fait sortir des gonds."
"Je me rappelle
que tu croisais
le fer avec le
doyen sur le
nombre d’élèves
dans les
classes."
"Il ressemblait à
tant de bureaucrates qui cherchent des excuses
de réduire le nombre d’enseignants pour faire
l’économie de leurs salaires. Ils trouvent des
charlatans en pédagogie qui démontrent qu’un
enseignant peut instruire soixante-quinze
étudiants aussi bien que vingt-cinq."
15
"Comme si, pour
enseigner, il
suffirait de
faire des
discours?"
"Oui. Laissons
les discours à la petite minorité de professeurs
qui sont vraiment éloquents. Autrement, les
étudiants apprendront mieux à lire les textes,
car ils peuvent aller plus vite et revenir sur
ce qu’ils n’ont pas compris la première fois.
Les petites classes leur permettent de poser des
questions au professeur... Tu as changé d’avis
là-dessus?"
"Oui. Cette
opinion m’a
choqué quand tu
l’as exposé à
ZU."
"Tu te croyais visé."
"Oui, mais tu
m’as expliqué
que
j’appartenais à
cette minorité"
"et ça t’a plu au point où"
"notre roman a
commencé"
"et, comme tous les romans,"
"... ça a fini
mal"
"parce que la vie
est ainsi."
"Comme tu es
pessimiste!"
"Plutôt réaliste."
"Si le réalisme
était toujours
déterminant... "
"il n’y aurait
jamais d’amour"
"ni d’enfants."
"Ni d’enfants...
Pour revenir à l’enseignement, les décideurs en
éducation n’ont jamais appris la leçon de
Socrate."
"Je n’étais pas
d’accord à ZU.
Je le suis
maintenant.
Quand je fais
mon cours, je
vois dans les
visages en face
le besoin de
contact avec
moi. Mais
comment poser
des questions à
cinquante élèves
en cinquante
minutes?"
"Ou répondre aux
leurs? Rien n’instruit mieux que cette méthode."
"Et rien ne
trahit les
élèves comme la
réduction du
nombre de
professeurs et
d’heures de
contact."
"Oui, c’est la
pire des fausses économies."
16
"Elle affaiblit
l’instruction
des langues
étrangères par
la méthode
orale. On en a
enfin compris
l’efficacité."
"Oui, enfin! Le
contact continuel avec les élèves nécessicite de
petites classes."
"Cette méthode
était déjà
courante aux
Etats-Unis quand
j’enseignais
là-bas.
J’enviais les
étudiants qui
apprenaient des
locutions
françaises en
parlant avec
leur professeur.
J’avais appris
l’Anglais en
mémorisant des
mots et leurs
traductions dans
un manuel.
C’était très
ennuyeux et
beaucoup
d’autres se
laissaient
décourager. Mes
parents me
fouettaient
comme un
cheval."
"Je me demande si
le succès de l’éducation en France ne résulte
pas de la discipline à laquelle les parents
ambitieux soumettent leurs enfants. Tant pis
pour les autres enfants! Quant aux méthodes,
elles me semblent archaïques."
"En effet! C’est
parce que
l’éducation
publique est
vaste et
monolithique. Le
Ministère de
l’Éducation
distribue les
crédits et
décide de tout
jusqu’aux
programmes. Aux
Etats-Unis, il y
a autant de
systèmes que de
gouvernements,
donc au moins
cinquante-et-un
différents. Plus
un système est
petit, plus il
est facile de le
réformer et par
conséquent
d’innover."
"Mais les
universités en France ne jouissent-elles pas
d’une autonomie limitée?
"Oui, mais le
gouvernement
intervient
souvent dans
leurs affaires
et ne leur
accorde pas
assez de
crédits. Les
budgets limitent
à peu de choses
les services
dont les
professeurs et
les étudiants
ont besoin. Par
exemple, il n’y
a guère de
secrétaires
comme en
Amérique pour
s’occuper de la
paperasse avec
laquelle les
professeurs
perdent leur
temps."
17
"Si les autres
bibliothèques universitaires sont aussi
délapidées que celle de la Sorbonne... "
"Toutes celles
que je connais
le sont. Comme
je regrette la
bibliothèque de
ZU! La
collection, les
acquisitions,
l’informatique,
les
bibliothécaires,
ah! les
bibliothécaires!
Jamais de
snobisme!"
"Il faudrait sans
doute transférer le contrôle des universités aux
conseils des régions dans lesquelles elles se
trouvent."
"Oui, chaque
conseil pourrait
réformer les
universités dans
sa région selon
les désirs des
habitants et les
besoins de
l’économie
locale."
"La réforme
serait plus facile et la compétition entre les
universités plus efficace."
"Mais,
attention:
l’état est
jaloux de son
pouvoir et de
son argent. Pour
adopter cette
réforme, il
faudra une
volonté
politique
soutenue par une
majorité de
l’électorat. Ça
n’arrive pas
très souvent."
"La prédominance
des grandes écoles me semble nuisible aux
universités."
"C’est vrai.
Avec tant
d’anciens élèves
dans le
gouvernement et
le parlement,
elles jouissent
d’influence et
de crédits
exagérés."
"Les grandes
écoles ne raflent-t-elles pas les meilleurs
élèves et professeurs?"
"Pas
nécessairement.
Plutôt les
élèves et les
professeurs
qu’elles veulent.
Mais ils sont
certainement
parmi les
meilleurs."
"Il me semble
qu’elles forment des élèves trop spécialisées,
placent des jeunes sans expérience dans des
emplois trop influants et favorisent des clans
peu démocratiques."
"C’est certain.
De plus, les
cours
préparatoires et
les concours
d’entrée
gaspillent deux
ans de jeunesse
aux ratés.
Ceux-ci sont
obligés de se
rabattre sur une
université,
sinon un gagne-pain,
d’où beaucoup
d’amertume."
18
"Si on obligeait
les grandes ecoles à recruter leurs éleves parmi
les diplômés universitaires de premier cycle?"
"Oui, cette
solution aurait
l’avantage de
les intégrer
dans le système
d’éducation
supérieure... "
"Mais... ?"
"Mais les
anciens élèves
des grandes
ecoles s’y
opposeraient de
toutes leurs
forces. Cette
réforme
supprimerait
leurs privilèges."
"Donc, rien à
espérer sans une grande volonté politique
soutenue par une majorité de l’électorat."
"Non, hélas!"
"Claude Allègre a
voulu ‘dégraisser le mammouth.’"
"Sans doute
espérait-il
obtenir le
soutien des
socialistes qui
étaient au
pouvoir ainsi
que des
syndicats
d’enseignants et
de parents
d’éleves. Ni les
uns ni les
autres n’y
trouvaient
d’avantages pour
eux-mêmes.
Mitterand aurait
pu les
persuader, mais
il ne se
dérangeait pour
rien qui n’ait
renforcé son
pouvoir
personnel."
"Allègre a encore
commis le faux pas de vanter les universités
américaines."
"Louer quoi que
ce soit
d’américain en
France vous
expose à un
chorus
d’ironies. Mais
les grandes
universités
américaines sont
évidemment
supérieures."
"Comment
distinguer entre les grandes et les autres? On
aime à citer Harvard, Yale, Stanford et
plusieurs autres qui sont privées et plus riches
que des pays du tiers monde."
"Mais on cite
aussi des
universités
publiques comme
Berkeley,
Michigan et je
n’exclurais pas
ZU. A bien des
égards, ZU
surpasse toutes
celles de France
aussi."
19
"Il est difficile
de classer les universités et beaucoup de
tentatives sont suspectes. Quelles que soient
les critères, les classements dépendent des
perspectives de ceux qui les font. Mais moi, je
classerais ZU moyenne."
"C’est un
désaccord
d’appréciation
personnelle. Tu
es sévère."
"Mais le
sujet ne l’exige-t-il pas? La réputation d’un
millier d’institutions qui s’appellent
universités
détermine la valeur des diplômes que les
étudiants obtiennent d’elles. Or un diplôme de
Berkeley permet d’obtenir un emploi beaucoup
plus prestigieux et lucratif qu’un autre de
l’Université d’Etat de San Francisco juste de
l’autre côté de la baie. La différence entre le
diplôme d’une université de Paris et celui d’une
autre de Marseille serait-elle aussi
importante?"
"Là, tu as
raison. Mais
quel est le
désavantage d’un
système qui
prépare des
étudiants à
prendre des
emplois à tous
les niveaux?"
"Aucun si chacun
avait accès à l’université la mieux adaptée à
son intelligence, ce qui n’est pas le cas. Il
est même impossible à cause de différences
inévitables comme celles du dévouement et des
moyens des parents, de la disponibilité des
bourses, des distances entre le domicile et
l’université, etc. Ne faudrait-il pas la
démocratie la plus grande possible dans ce cas?"
"... Oui, tu as
encore raison."
"Peut-être
Allègre aurait-il dû commencer par reconnaître
les inconvénients du système américain. Un
autre, c’est l’influence de la mode. Elle
avantage certaines disciplines sur d’autres dont
les élèves et la nation ont un plus grand
besoin. Par exemple: les sciences politiques sur
l’histoire; le journalisme sur l’anglais;
l’informatique sur les mathématiques; la méthode
pédagogique sur les matières à enseigner; la loi
du commerce et de l’industrie sur celle des
particuliers; le traitement des maladies graves
sur les soins préventifs en médecine; etc. La
formation professionnelle prime sur
l’enseignement des disciplines désintéressées.
20
Au lieu de
combattre ces mauvais choix, nos
éducateurs
les vantent pour attirer des contributions."
"Le Ministère de
l’Education, qui
fait ces choix
en France, cède
aussi à la
mode."
"Interdit-il le
voile dans les universités?"
"Non. Quelques
musulmanes le
portent dans mes
classes. Je n’y
fais aucune
attention. C’est
une provocation
qu’il vaut mieux
ignorer."
"Dans les miennes
aussi et je n’y fais aucune attention non plus.
Mais je n’en déplore pas moins la stupidité
selon laquelle les femmes posent un plus grand
danger aux hommes que vice versa."
"Cet
assujettissement
lui-même
démontre le
contraire."
"Une collègue
jordanienne qui enseigne l’Arabe m’a dit que les
traditions les plus anciennes du Koran ne
justifient pas ces ajouts à la morale
islamique."
"Comme partout
ailleurs, les
islamistes en
France essayent
d’imposer leurs
moeurs
radicales. La
grande majorité
des Français n’y
cédéront
jamais."
"Tant mieux,
mais la minorité
musulmane croît
plus rapidement
que cette
majorité. La
minorité
mexicaine pose
un problème
semblable aux
Etats-Unis."
François a fait
un geste
exaspéré.
"J’emploie une
femme de ménage
magrébine dont
je suis très
content. Fatma
est naturalisée
française. Sa
fille Khadija
est restée en
Algérie où elle
s’ést mariée.
Mais voici
qu’elle arrive à
Paris avec un
visa qui lui
permet de rendre
visite à sa
mère. Alors,
Fatma découvre
que Khadija est
enceinte et
qu’en réalité
elle est venue
en France pour
donner naissance
à son enfant. Né
ici, son bébé
aura le droit du
sol et sa mère,
celui de
l’allaiter. Le
regroupement
familial
permettra à son
mari de la
21
rejoindre. Il
n’y avait qu’une
honnête veuve et
il y aura
bientôt une
famille de
quatre, sans
compter les
enfants à venir,
probablement
nombreux. Comme
Fatma est la
seule employée,
elle sera
obligée de
soutenir les
trois autres.
Elle en était si
bouleversée
qu’elle m’en a
parlé. J’ai
augmenté son
salaire, mais
ses autres
employeurs ne
risquent pas de
suivre mon
exemple."
"Le droit du sol
est un excès de générosité bien pensante, car
elle invite à ce genre d’abus. Mais une foule de
bonnes âmes crierait à la cruauté de renvoyer
l’enfant et la mère chez eux. Des enfants
naissent tous les jours en Algérie et leurs
mères se débrouillent de les élever. En
privilégier celles qui abusent d’une loi trop
généreuse est injuste pour les autres. Permettre
aux pays comme l’Algérie et le Mexique
d’exporter leur surpopulation ne résoud en rien
ce problème qui mine leurs économies."
"Oui, la
générosité
excessive n’est
pas seulement
une erreur, mais
aussi une
injustice. Quel
gouvernement
français
trouvera le
soutien
politique pour
l’abrogation des
droits du sol et
de regroupement
familial? En
attendant, les
mécontents
soutiennent le
Front National."
"Que faire des
sans papier?"
Ses mains ont
sauté
d’exaspération:
"Oui, que faire?
Surtout de ceux
qui sont au
chômage et
incapables de
trouver un
emploi?"
"Les tolérer
encourage d’autres à venir, les renvoyer chez
eux provoque des cris d’indignation."
"Oui, contre
cette incroyable
cruauté!"
"Le problème se
pose différemment aux Etats-Unis. Vos Magrébins
ne trouvent pas assez d’emplois tandis que nos
Méxicains en trouvent trop. Le gouvernement
fédéral et ceux des états n’osent pas punir les
patrons qui emploient les sans papiers."
22
"Mais ces
patrons et leurs
employés
affirment que
les citoyens
dédaignent les
emplois que les
immigrants
recherchent."
"Oui, ils
l’affirment souvent, mais en passant sous
silence la raison de ce dédain, qui est la
médiocrité des salaires. Le SMIC américain ne
s’applique qu’aux entreprises implantées dans
plus d’un état. Si le gouvernement fédéral
l’imposait aussi dans les entreprises confinées
à un seul état, les employeurs n’auraient pas de
peine à employer leurs concitoyens et
l’immigration mexicaine déclinerait
considérablement."
"Mais les
produits et
surtout les
produits
agricoles
coûteraient plus
cher."
"La distribution
abuse déjà de sa concentration en imposant des
prix injustes aux producteurs. Le pire exemple
est Wal-Mart, qui a une emprise tentaculaire sur
le commerce américain. Réduire les marges de ce
monstre et des autres grands distributeurs
épargnerait au public des prix inabordables.
Mais tout le monde devrait partager le coût de
la justice économique."
"Et ce mur sur
la frontière
avec le
Mexique?"
"Il coute cher et
il n’arrêtera pas l’immigration clandestine. La
police de frontière n’arrive pas à l’endiguer.
De nombreux Mexicains des deux côtés facilitent
le passage. Les clandestins ne reçoivent pas
seulement leur aide, mais aussi celle de
nombreux groupes charitables."
"Les
gouvernements
des pays d’ou
viennent les
clandestins ont
intérêt à les
pousser vers
l’exil."
"Même si le
gouvernement mexicain voulait les décourager, il
ne pourrait pas faute de pouvoir réprimer les
criminels qui l’exploitent."
"On dit souvent
que seules la
prospérité et la
démocratie
arrêteraient ces
exodes, mais
comment réussir
ce miracle?"
23
"Les immigrants
de même origine forment une minorité. Quelle
minorité ne cherche pas à s’augmenter en nombre,
en influence et en pouvoir politique? La
minorité mexicaine aux Etats-Unis est déjà assez
importante pour rivaliser avec la majorité de
souche éuropéenne."
"Comme la
minorité
magrébine en
France. Mais les
Mexicains ne
s’intégrent-ils
pas plus
volontiers à la
culture
américaine que
les Magrébins à
la française?"
"Sans doute."
"C’est comme si
une démocratie
n’avait pas le
droit de décider
qui peut venir
s’installer sur
son territoire."
"Ou de décider si
une minorité qui occupe une partie de son
territoire reconnu par traité international a le
droit de faire sécession."
"Ou si un pays
voisin de cette
démocratie a le
droit de
l’envahir pour
soutenir cette
sécession?"
"Comme l’invasion
de la Géorgie par la Russie sous prétexte de
soutenir la sécession de l’Abkhasie et de
l’Ossétie du Sud."
"Que les Russes
ont fomenté pour
trouver une
excuse de
rétablir leur
domination sur
les anciens pays
de l’empire
soviétique."
"Le prétendu
droit de regard sur l’étranger proche!"
"Autrement dit,
le droit du plus
fort."
"Mais nuancé en
protection des Russes qui habitent ces pays."
"Les Russes ont
naturalisé les
Ossétiens et les
Abkhasiens
exprès pour
cela."
"Et les ont
encouragés à déclarer leur indépendence de la
Géorgie."
"Sarcozy a
concédé ce faux
droit au
fantoche du
dictateur
russe."
"Encore une
bêtise faite par un homme intelligent!"
"Puisque la
confiance de ses
électeurs avait
chuté dans les
sondages, il
cherchait à la
restaurer en
remportant un
grand succès
diplomatique
comme
24
président de
l’UE. Son accord
avec les Russes
devait régler la
crise de la
Géorgie, mais
ils ne
respectent que
les articles qui
favorisent leur
aggression."
"Vieille duperie
soviétique! Cette invasion n’est que la première
démarche dans le rétablissement de l’empire
russe."
"Ensuite, la
Crimée peuplée
de descendants
de colons
soviétiques. Les
Russes attisent
leur
mécontentement
de la
souveraineté
d’Ukraine."
"Il suffira d’un
prétexte comme en Géorgie."
"Oui."
"Tu es d’accord avec moi!"
"Oui... Pourquoi
ne l’étions-nous
pas quand nous
vivions
ensemble?"
"... Quand un
couple est malheureux ensemble, chacun exploite
toutes les occasions d’en punir l’autre."
"... Et la
Géorgie: que
faire?"
"Envoyer
quelques portes-avions patrouiller dans la Mer
Noire et des avions survoler le pays. Laisser
Merkel négocier un compromis plus sérieux avec
le Kremlin: ‘retirez vos troupes, ci-inclus
celles qui s’épinglent
gardiens de la paix,
et les Américains retireront leur flotte.’ Si
Putin refuse, envoyer une autre flotte tout le
long de la côte norde de la Russie pour lui
montrer ce que nous pensons de ce drapeau posé
au fond de la Mer Arctique."
"Mon Dieu! Ce
serait
dangereux, ça!"
"Moins que
de laisser Putin réaliser son grand rêve.
Protester sans réagir ne fait que l’encourager.
L’attitude de la
vieille Europe
ressemble à celle de Chamberlin à Munich en
trente-huit. Blâmer la victime et confirmer
ainsi la propagande de l’aggresseur!"
"Les parallèles
historiques
induisent
souvent en
erreur."
25
"Souvent, oui,
mais pas dans ce cas."
"... Combien de
temps restes-tu
à Paris?"
"Une semaine."
"Tu rentres
après?"
"Pas tout de
suite. Je ferai un croché à Dresde."
"Pour tes
recherches?"
"Non. Pour
revisiter une ville que j’ai aimée il y a dix
ans. La connais-tu?"
"Je n’y suis
jamais allé.
C’est
intéressant?"
"Très. Et très sympathique."
"Tu parles
allemand."
"Un peu et, à
Dresde, on répond à mes questions en allemand.
C’est souvent en anglais dans l’ancienne
Allemagne de l’Ouest."
"C’est impoli."
"Oui, surtout
quand on me comprend."
"Dresde
n’est-elle pas
de ces villes
réduites en
décombres
pendant la
dernière grande
guerre?"
"Oui, vers la
fin. Tous les bombardiers disponibles ont
déversé des bombes incendiaires, les
britanniques pendant la nuit et les américains
le jour suivant. Tant de civils morts qu’on n’a
jamais pu déterminer le nombre précis. Surtout
des brûlés vifs, la plus pénible des morts."
"Mais,
au moins, ne
visait-on pas
des cibles
militaires,
stratégiques?"
"Il n’y en avait pas beaucoup
et c’est pour cela qu’on avait épargné Dresde
jusque là. On a visé la population civile dans
l’espoir de l’inciter contre le gouvernement.
Cela a-t-il jamais marché?"
"Apparemment
pas. La
vengeance ne se
cachait-elle pas
derrière?"
"Evidemment! Les
Nazis avaient initié le bombardement des civils,
ce que certains historiens allemands oublient.
Au lieu de terminer un conflit, la vengeance
incite les victimes à se venger à leur tour."
26
"Les communistes
ont utilisé les
bombardements de
civils dans leur
propagande
contre
l’Occident. Ceux
de Dresde
ont-ils
reconstruit le
centre aussi
laid et ridicule
que Berlin Est?"
"Ils l’ont
essayé, mais les habitants ont réussi à les
détourner vers la restauration du centre
historique comme il avait été avant le
bombardement. Lors de l’effondrement de la RDA,
il y avait peu d’achitecture soviétique à
déblayer comme à Berlin Est. Il suffisait
d’achever la restauration de ce centre
historique, dont presque tous les monuments sont
restaurés maintenant. Voilà pourquoi je voudrais
y retourner."
Grimace: "Du
baroque noirci
selon les photos
que j’ai vues."
"Je vois que tu
préfères écouter le baroque."
"Oui, je
préfères
l’architecture
de Bach."
"Moi, aussi."
"Mais... Tu n’a
pas besoin
d’aller à Dresde
pour l’écouter."
"Non, je vais
après à Leipzig et à Eisenach pour cela."
"Il y a des
concerts?"
"Oui. A l’église
Saint Thomas de Leipzig, par exemple, où je me
suis arrangée pour passer un dimanche. C’est là
que Bach a composé et dirigé une messe pour tous
les dimanches du calendrier luthérien."
"Comment
trouvait-il le
temps de manger
et de dormir?"
"Il a dû y
consacrer le moins de temps possible. Le matin à
Leipzig, je vais assister à une messe et,
l’après-midi, aller au musée des instruments de
musique anciens. C’est merveilleux! Près des
instruments exhibés, on peut presser un bouton
et écouter un enregistrement de musique joué sur
l’instrument."
"Quelle
merveille!"
27
"Oui. Lors de ma
dernière visite, ça me fascinait tant qu’on est
venu m’avertir gentiment que l’heure de la
fermeture s’approchait. Je me suis promis d’y
revenir et d’arriver assez tôt pour tout
écouter."
"Je comprends...
Et Eisenach?
Qu’est-ce qu’il
y a là-bas?"
"Un musée qui
consiste d’une maison que Bach a habitée et
d’une annexe moderne. On voit comment il a vécu
et on écoute des enregistrements de sa musique
jouée sur les instruments de son époque. J’en
parle d’après les guides, car j’y vais pour la
première fois."
"Avec des amis?"
"Non. J’ai
l’habitude de voyager seule et les Allemands
sont accueillants."
"Quant au baroque
noirci de Dresde, j’avoue qu’il ne me plaît pas
comme esthétique. Mais il ne m’en enthousiasme
pas moins comme éthique."
"Tu joues sur le
kantisme."
"Non, je ne joues
pas. Cette lourde ornementation ne me paraît pas
belle, mais elle le paraît à d’autres dont
l’expérience et la sensibilité sont aussi bien
fondées que les miennes."
"... Tant qu’ils
ont le courage
de remonter les
pierres les unes
sur les autres
exactement comme
auparavant?"
"Beaucoup étaient
fracassées ou même en poussière. Il a fallu les
remplacer par des neuves, mais on a reconstruit
à l’identique autant que possible. Imagine
l’archéologie, la maçonnerie, l’argent et
surtout la détermination!"
"Donc, c’est une
ethnie qui
inspire ton
éthique."
"Oui, mais
les musées de Dresde contiennent des trésors
d’art visuel qui sont plus conformes à mon
esthétique. La collection de peinture ancienne
était déjà si célèbre qu’après
la libération
Stalin a fait voler les oeuvres les plus
renommées en vue de l’établissement d’un
musée universel
à Moscou. Considérée comme la
28
pièce maîtresse de cette collection, certaine
madonne de Rafaël a subi un sort rocambolesque
avant de revenir à Dresde. Je connais d’autres
madonnes et d’autres peintures dans le musée du
Zwinger à Dresde qui me plaisent d’avantage,
mais je n’oserais pas douter d’un connaisseur
aussi fin que Stalin."
"... Tu m’as
attrapé. Tu dois
jouer ce genre
de tour à tes
élèves quand
leur esprit
s’égare."
"Oui, quand leurs
yeux ne se focalisent plus."
"Les mines des
miens révèlent
une absence pire
que corporelle.
Ils sourient
parfois aux
anges."
"Je connais ce
sourire. Tu me rassures. Je me croyais toute
seule à ennuyer mes élèves. J’imaginais que tu
donnes toujours des extases aux filles."
"Autrefois,
c’était le
contraire.
Maintenant,
elles
s’extasient des
garçons de leur
âge."
"Tu devrais
apprécier le renouvellement de notre espèce."
"Du mien? Merci!
Du tien? Tant
mieux!"
"C’est la plus
fausse des fausses modesties."
"Tu t’acharnes
sur moi. Je le
dis parce que je
le crois."
"A ZU, tes
étudiantes regrettaient ton départ. Ton départ?
Plutôt ta disparition. Comme si un chariot était
descendu du ciel pour t’emporter."
"J’hésitais
entre le suicide
et la fuite.
Comme je suis
lâche, j’ai
choisi la
fuite."
"Je respire!" Je
plaisantais, mais lui, non.
"... Quel est ce
chariot?"
"Celui d’Elie.
C’était un chariot de feu, mais j’ai voulu
t’épargner le feu."
"Merci! J’aurais
préféré un
vehicle moins
dangereux. Un
TGV, par
exemple."
"Je prendrai
celui de l’est jusqu’à Francfort."
29
"Bon voyage!"
"Merci!"
"... Tu vas
voter Obama?
"Oui, mais avec
moins d’enthousiasme que dans la primaire."
"Pourquoi?"
"Il a suivi
l’avis de ses conseillers de se centrer. Adopter
des abus du Bush pour plaire aux indépendants!
Légaliser l’espionnage des citoyens sous
prétexte de nous protéger des terroristes!
Surveiller secrètement les livres que nous
empruntons aux bibliothèques!"
"... L’élection
d’un noir
mettrait fin à
la réputation
raciste de ton
pays. Mais
Hillary ne t’a
pas tentée?"
"Moi? Tu me
connais mieux. En politique, la grande majorité
des femmes se conduisent comme la grande
majorité des hommes, c’est-à-dire, cyniquement.
Seuls les talons de la Dame de Fer l’élevaient
au-dessus des politiciens. Quant à la Clinton,
c’est la vieille corruption: vendre des
avantages législatives aux grandes sociétés pour
des contributions aux campagnes électorales,
sans parler des dessous de table. Mais avec
quelques nuances chez Hillary, comme ses
insinuations racistes et son maquillage
blanchissant."
"Diable! J’avais
oublié combien
tu peux être
dure. Mais que
penses-tu du
héros?"
"Dans les
primaires de l’élection présidentielle de 2000,
il méritait encore la réputation qu’il s’était
fait d’affirmer la vérité même quand elle
déplaisait. Mais, ayant perdu celle-là, il a
vendu son âme pour gagner celle-ci. Il a adopté,
par exemple, quelques-uns des excès de la
minorité réactionnaire qui veut nous les
imposer. Et puisqu’elle ne croyait justement pas
à sa sincérité, il a recruté comme candidate à
la vice-présidence une sirène qui les incarne."
30
"Oui, une
sirène! Son
impudence semble
couper le
souffle à Obama
et à ses amis."
"Voilà une
absurdité que Hillary et ses amies ont réussi à
imposer au public. Un politique qui oserait
donner à une impudente la fessée qu’elle mérite
passerait pour machiste. C’est une vessie
gonflée qui invite la piqure d’une femme intêgre
et courageuse. Malheureusement, ni Pelosi, ni
Boxer n’a osé."
"Tu me
convaincs, mais
il me reste
encore une
incertitude."
"Pour qui je
voterai? Je voterai Obama en me pinçant le nez."
"Pourquoi la
sirène
reçoit-elle tant
de publicité?"
"Parce
qu’elle la cultive. Ses sourires et mines
ironiques, ses clins d’oeil et baisers envoyés
plaisent aux vulgaires. Belle, charmante et
surtout blanche, elle se solidarisent avec ces
vrais américains
dont elle exclue Obama. Elle n’a pas besoin de
préciser qu’il est noir, car ils le comprennent
parfaitement. C’est d’ailleurs une tactique
qu’elle a adopté de Hillary. Ainsi que des
insinuations qu’il est élitiste, étranger,
islamique, associé d’extrémistes, de terroristes,
etc."
"Ces vulgaires
sont-ils
sectaires comme
elle?"
"Pas
sectaire
dans le sens français, car il ne s’agit pas
d’extrémisme criminel. Elle appartient à une
église évangélique qui cherche à s’évangéliser
des autres églises évangéliques. Mais elle
souhaite les mêmes prohibitions que la grande
majorité des évangéliques: celles de
l’avortement, du mariage gai, de l’enseignement
de la théorie de Darwin, etc. Ils comptent sur
elle de radicaliser la politique religieuse de
McCain qui est modérée."
"Pourqoui
refuse-elle
d’admettre que
le réchauffement
planétaire
résulte
d’émissions du
dioxide de
carbone?"
31
"Parce que ce
refus encourage ceux qui tiennent aux profits et
aux plaisirs qu’ils en tirent. Elle soutient
l’exploitation illimitée des ressources
pétrolières d’Alaska malgré la destruction des
habitats des animaux et oiseaux sauvages. Quant
à la pollution des véhicles et des centrales à
charbon dans les autres états, elle s’en
désintéresse."
"C’est commode!"
"Oui, commode!
Elle se solidarise aussi avec les nombreux
Américains qui croient, à tort, que la
Constitution leur accorde le droit de porter des
armes-à-feu sans contrôle gouvernemental. Comme
la majorité des Républicains actuels, elle
encourage la complaisance de tant d’Américains
qui s’accrochent à des habitudes nuisibles.
C’est une démagogue."
"Donc nous avons
tort d’attribuer
son succès
uniquement aux
charmes féminins."
"Elle est
ignorante, mais habile. Heureusement, son
influence se rétrécit à une minorité de rustres
qui se raffolent d’elle. Il y en a un qui a crié:
‘Mariez-moi!’ De plus en plus de Républicains
regrettent ce choix du successeur possible d’un
McCain élu président, car il a soixante-douze
ans."
"Ne fait-il pas
preuve de
l’impétuosité
d’un ancien
pilote de
chasse?"
"Oui, mais
plutôt celle d’un pilote de petit bombardier
basé sur un porte-avions dans notre guerre du
Vietnam. Auparavant, il avait écrasé deux
appareils, ce qui aurait terminé sa carrière de
pilote si son père amiral n’était pas intervenu.
Quand le succès et la survie dépendent d’une
suite de décisions prises le plus vite possible,
l’esprit pourrait s’accoutumer à une impétuosité
inadaptée à la politique. D’autres décisions du
héros
tendent à confirmer cette impétuosité, qui
serait désastreuse à la Maison Blanche."
"Après avoir
choisi Palin
comme candidate
à la vice
présidence, il a
dû la trouver
bien
embarrassante.
Isoler la sirène
de la presse ne
fait que
renforcer le
soupçon de sa
compétence."
32
"Ses réponses aux
questions que les journalistes lui ont posées
dans son peu de contacts avec eux sont vagues
sinon impertinentes."
"Répondre qu’on
peut voir la
Russie à partir
de l’Alaska en
réponse à la
question de
savoir comment
réagir à
l’invasion de la
Géorgie par la
Russie!"
"Voilà une de ces
gaffes qui servent d’aide-mémoire pour rappeler
toute une campagne présidentielle."
"Je songe à ce
concours de
beauté qu’elle a
gagné. Pascal ne
l’aurait-il pas
reléguée au
prestige des
reines de
village?"
"Certainement!
Elle flatte la méfiance rurale des grandes
villes et surtout de Washington. Sa maigre
politique renvoie à un état au nord, séparé et
éloigné des autres, vaste en territoire, peu
peuplé et sans les grandes minorités éthniques
des autres."
"Celle des
Inuites d’Alaska
étant la seule
des Etats-Unis."
"Bien entendu!"
"Quand vas-tu à
Dresde?"
"Jeudi prochain."
"Mardi, Pollini
joue Chopin aux
Champs-Elysées.
Si je réservais
deux places? Tu
m’accompagnes?"
"Chopin! Pollini!...
Comment refuser? Mais je règle ma place."
"Jane! Tu veux
m’humilier? Tu
sais que ça ne
se fait pas en
France. Ni en
Amérique
d’ailleurs. Je
t’invite!"
"Personne ne
saura que je t’aurai remboursé. Les relations
entre nous justifient-elles une invitation?"
"Mais oui! Un
homme n’a pas
besoin de
relations...
particulières
pour inviter une
dame au concert.
Qu’est-ce qui
pourrait être
plus publique?"
"Mais nos
relations ne sont-elles pas particulières?"
33
"Tu joues sur le
mot
particulière.
J’ai voulu
éviter
intime.
Te méfies-tu
tant de moi?"
"C’est plutôt que
je ne voudrais pas profiter de toi."
"Profiter de moi?
Tu me priverais
du plaisir de
t’amener à un
concert que nous
aimerions, tous
les deux
ensemble."
Je commençais à
me sentir hypocrite, car je savais qu’il
trouverait le moyen de régler malgré moi. Mais
je défendais mon honneur avec tant d’acharnement
qu’il a fini par éclater de rire, ce qui a
attiré l’attention des autres clients du café.
J’ai fini par murmurer:
"Bon! J’accepte
ton aimable invitation. Merci!"
En m’accompagnant
à mon arrêt d’autobus, il m’a dit:
"Mardi est loin.
Si on dînait
ensemble un soir?"
Il me regardait
avec tant d’intensité qu’il attirait l’attention
des passants. J’ai soupiré malgré moi et il a ri,
ce qui augmentait l’intérêt des passants. ‘Ce
vieux couple qui faisait comme s’il était jeune!’
"Bon! Choisis
ton soir."
Je lui ai jeté un
regard que je voulais sévère et qui ne l’était
pas.
"Samedi?"
"D’accord!"