Diderotique1

C’était l’automne d’une année sabbatique et mon projet nécessitait un séjour à Paris pour consulter des documents introuvables en Amérique. L’Allemand Schönbacher a composé toute sa poésie en français pendant les onze ans qu’il a vécu à Paris avant de mourir de la variole à l’âge de vingt-neuf ans. Négligé par la critique, il méritait d’être mieux connu. Je consultais les manuscrits sur lesquels il a écrit jusqu’à dix versions de ses poèmes sans jamais s’en satisfaire. Ces manuscrits étaient passés de la BN à la BNF dans le déménagement qui avait suivi la construction de l’automonument de Mitterand. La rue de Tolbiac avait substitué de nouveaux ennuis aux anciens de la rue de Richelieu. Je m’énervais d’attendre tant et d’avancer si peu. Il fallait attendre une heure ou deux les ouvrages que je commandais ou même pour savoir qu’on ne pouvait pas me les livrer. Les raisons étaient souvent obscures sinon suspectes.

Après une matinée énervante, je me suis détendue en satisfaisant ma curiosité pour l’Autrichien Feist, à qui on consacrait une exposition au Grand Palais. Il ne voulait pas seulement réinventer la peinture (comme tant d’autres), mais aussi provoquer tous ceux qui croyaient savoir ce que sait, moi par exemple. Evidemment, il n’était pas le premier! Je contemplais (est-ce bien le mot?) "Das schwarze Loch" qui figurait sur l’affiche et dépassait largément la réclame, mais en quoi? Violence? Férocité? Démence? L’énergumène avait exploité toutes les nuances de la somme des couleurs, qui se faisaient une guerre comme celle de Révélations. Quelque télépasteur y aurait trouvé une source d’exaltation inépuisable.

2

Tout à coup, j’entends dans mon dos:

"Tiens!... C’est mon ex."

Cette voix soave! Je ne l’avais pas entendue depuis que j’ai jeté ses affaires dehors et tiré le verrou. Une étudiante de trop! Mais je n’étais pas mécontente de le retrouver, au contraire.

"Combien d’ex as-tu eues depuis?"

Il avait vieilli, mais ses cheveux gris et ses rides conspiraient, je ne sais comment, à séduire toujours et avec une espèce de dignité.

"Intervertis les termes de ta question: combien m’ont eu? Tu sais que je suis un grand faible. J’ai de la peine à résister au charme féminin. Le tien par exemple... qui n’a rien perdu!"

"Tiens! Les pires mensonges ne te coûtent toujours rien!"

Spontanément et en même temps, nous avons ri, comme autrefois.

"Cette toile me met en valeur."

"Oui, le contraste est éblouissant... Si on prenait un café?"

"D’accord. Il y aura une table entre nous."

"Aucune femme ne fait mieux du pied que toi."

"Tu m’as guérie."

"Quel dommage!"

Comme nous nous dirigions vers la sortie, j’ai remarqué que les passants trouvaient notre enthousiasme plus jeune que nous, ce qui m’a amusée.

Sur le chemin, il me demandait les nouvelles de ses anciens collègues dans le Département de Français à Zenia Université où je suis professeure. Je lui ai raconté combien leurs vertus et leurs vices s’étaient renforcés en vieillissant. Mais il avouait sa nostalgie pour "le bon vieux temps" tout en admettant l’illusion dûe au passage du temps. Du bruit et de la pollution de l’avenue Roosevelt, nous nous sommes réfugiés à l’intérieur du café. Après avoir commandé nos cafés, il m’a demandé:

3

"Et toi?"

"Moi? Je me débrouille."

"Ça ne veut rien dire."

"Bon! Je vis seule et je ne suis pas malheureuse. J’ai des amis, des hommes et des femmes... "

"Jane!"

"... Qu’est-ce qu’il y a?"

"Tu n’es pas faite pour vivre seule."

"Si. Dans le fonds, tu m’as fait une faveur. Je me suis rendu compte que vivre sans un homme, c’est vivre sans ennuis. Je n’ai besoin de me régler sur personne, je ne suis obligée de tenir compte de personne, je décide par moi-même sans consulter personne... à moins de le vouloir."

"Je ne te reconnais pas. Répéter personne comme ça! Tu me chagrine. Je te connais, tu as un fonds de tendresse qui défie toutes les femmes que j’ai jamais connues. Oui, je te l’avoue, je ne te méritais pas, mais je t’ai toujours regrettée."

J’ai touché sa main. "Merci, François! Cette tendresse était sans doute précaire. Aimer les amis comme amis, les parents comme parents, les enfants... faute d’en avoir eu moi-même, je me console avec ceux des autres. Ce n’est pas la joie que j’ai connue avec toi, mais c’est un bonheur, le meilleur possible... Parlons de toi."

"Est-ce la peine? Je vis seul aussi, j’ai des amis aussi, des hommes et des femmes, mais... comment dire? J’ai deux chambres dans mon apartement, la mienne et celle de mes invités. Je t’invite en permanence et il suffit de m’avertir chaque fois que tu viens à Paris. Tu auras autant de liberté que tu voudras."

"Merci, François! C’est gentil, mais je me suis accoutumée à l’indépendance et je remercie tous les amis qui m’invitent à passer la nuit... Alors, dis-moi comment tu t’occupes."

4

"Je fais moins de recherches et plus de voyages. Je lis toujours beaucoup, mais surtout ce qui me plaît. Je cours les concerts et, comme tu vois, les expositions. C’est aussi un bonheur."

"Et des enfants?"

"... Quand ils ne m’ennuient pas, ils m’agacent. J’admire le courage des mères et des pères, mais je ne partage pas leur enthousiasme. Heureusement, nous n’en avons pas. J’aurais été un très mauvais papa."

"... Eh bien, le petit noir est toujours petit et noir."

"Tu ne vas pas vanter votre eau boueuse!"

"C’est plus sain que votre boue intégrale."

"Le snobisme du café exotique nous envahit. Starbucks d’abord, Nespresso ensuite."

"George Cloony qui se délecte d’une goutte. Arrivé d’Amérique comme tous les besoins inutiles."

"J’ai lu dans Le Monde qu’un jeune s’est offert un weekend à New York pour s’acheter un jean à la mode."

"Acheté à New York, fabriqué en Chine."

"Hélas! Se fier aux Chinois pour la manufacture et aux Russes pour l’énergie! Nous nous soumettons à des impérialistes déterminés à nous assujettir."

"On tient plus à son comfort qu’à sa liberté. C’est la décadence de la démocratie."

"Mais vos Démocrates ont nommé un espoir. Si Obama gagne, il rétablira de bonnes relations entre nous."

"Sarcozy passe pour pro-américain."

"Oui. J’ai voté pour lui, mais sans croire à ses promesses et il m’a justifié. Nous avons besoin d’un Obama français."

5

"Un Magrébin?"

Eclat de rire. "Il y aurait des émeutes. Le Front National retrouverait l’appui d’un quart de l’électorat. A force d’exposer l’hypocrisie des politiques, on oublie celle des électeurs."

"Comment expliquer tant de critiques français qui déplorent le racisme  améri-cain?"

"Les malheurs d’une grande nation permet à une petite rivale d’oublier les siens."

"Il est vrai que nous en avons. A commencer par l’ignorance des électeurs. Les électeurs français me semblent plus perspicaces."

"Mais nous nous sommes laissés trompés par Sarcozy. Il était évident que ses ambitions dépassaient les moyens du pouvoir qu’il briguait."

"Il paraît que la confiance du public a chuté."

"Augmenter le pouvoir d’achat? ‘Les caisses sont vides.’ Il aurait dû le savoir!"

"Il cherche à restaurer sa popularité en remportant des succès à l’étranger."

"Oui! Cirer les bottes de Khadafi, de Bachir, de Hu, du pantin de Putin! Mais Ségolène aurait-elle mieux fait? Elle était prête à soutenir les indépendantistes du Québec."

"Sarcozy n’est-il pas le premier président de la République à divorcer et se remarier pendant sa fonction?"

"Et pendant la première année de cette fonction!"

"La pie-grièche et le rossignol."

"Oui! Il a eu raison de se débarrasser de Cécilia. Refuser de l’accompagner quand il rendait visite à la famille Bush!"

"Là, je partage son dégoût. Mais il aurait pu attendre

6

d’épouser Carla."

"Pour la dignité présidentielle? Bah humbug!"

"Citer Dickens? Je ne te reconnaît plus."

"Une présidente qui chante et qui vend des CDs!"

"Tu l’as entendu chanter?"

"Oui, et elle m’a surpris, moi qui n’écoute que la musique classique. Une petite voix charmante qui échappe à peine à la déclamation. Ses anciens amants figurent dans les paroles. Plus d’une fois, je me suis demandé pourquoi ça ne me choquait pas. La pie-grièche m’a choqué quand elle s’est vantée de son boy friend de New York."

"Tu es un grand faible qui ne peut résister au charme féminin."

"Tu oublies mon opinion du tien. Et encore ‘la joie’ que tu a connue avec moi. Aie!... Aucune autre ne vise mieux sans voir."

J’ai regardé discrètement autour de nous pour voir si l’on riait de nous. "La pie-grièche a quand même séduit Khadafi."

"Tu crois? Khadafi est-il séductible? C’était plutôt le message de Sarcozy qu’elle apportait avec elle. Il lui faisait des offres honteuses et, comme Putin, le colonel n’aime rien mieux que d’humilier les occidentaux. Voyez comme Putin a traité Condolezza."

"C’est aussi parce qu’elle est noire peut-être."

"Ah! Sûrement!"

"Sarcozy aurait dû envoyer son rossignol chanter pour Putin."

"Il ne suffit pas de chanter."

"Des tanks, des avions, des missiles... "

"Les mensonges ne coutent rien et les Européens pourraient prendre leurs désirs pour des réalités."

"Pourquoi tant de gens cherchent à montrer que ce n’est pas un retour à la guerre froide?"

7

"Parce qu’ils tiennent à leur rêve de paix et de prospérité."

"Chez nous, on appelle ça ‘le rêve américain’."

"Disons plutôt le rêve occidental."

"... Tu as suivi les Jeux Olympiques?"

"Le moins possible. Il était difficile de les éviter. Ils envahissaient les informations. Déjà rares et tardives, les émissions culturelles disparaissaient. On parlait des Jeux même sur ARTE."

"Depuis bien longtemps, les sports ont sacrifié la récréation à la performance et la santé au divertissement. Il s’agit de séduire le public par un spectacle pour gagner de l’argent. On incite les supporteurs à tirer fierté de leur équipe ou, dans la compétition internationale, de leur pays. Cette fidélité, qui ne sert à rien d’utile, peut dégénerer en chauvinisme et même provoquer des rixes."

"Oui, mais tout ça était courant avant Peking. Les dirigeants chinois ont converti les Jeux en une immense kermesse nationaliste. Ce spectacle devait convaincre le reste du monde de la supériorité de la Chine elle-même."

"Elle ne m’a pas convaincue."

"Ni moi non plus. Je plains ces milliers de jeunes esclaves assujettis à un entraînement sportif qui exclue toute éducation destinée à les préparer à la vie après les sports. Plus doués que les autres, quelques centaines ont pu participer aux Jeux, tandis que des milliers d’éliminés n’ont même pas joui de cette récompense douteuse."

"Je crains l’administration systématique de drogues qui les condamnerait à des problèmes de santé comme ceux des anciennes athlètes de l’Allemagne de l’Est."

8

"Je plains aussi les centaines de milliers d’ouvriers et de paysans qui n’ont profité des milliards gaspillés que par une fierté chauvine. L’exploitation des uns par les industrialistes et des autres par les satrapes continue comme avant."

"De temps en temps, Rogge rappelle pour mémoire la promesse des dirigeants d’alléger la suppression des Droits de l’Homme. Le Comité Olympique l’a oubliée presque aussi vite que le Comité Central. Tous les deux comptent leurs revenus et oublient plus d’un milliard de leurs semblables. Les sportifs et les supporteurs, les Chinois comme les autres, n’y pensent même pas."

"L’oligarchie Han réprime une démonstration par les Tibétains contre la colonisation de leur pays; assujettit le Sinkiang colonisé à une répression policière et menace le Taiwan, pays indépendant et démocratique, par une concentration de troupes, de matériel et surtout de fusées nucléaires. Voilà la supériorité de la Chine!"

"Ah, mais les Jeux sont sportifs et non politiques! Bush ne l’a-t-il pas dit?

"C’est presque aussi convaincant que les yeux de Putin!"

"Que penses-tu d’une liberté différente de la nôtre à cause de la différence des moeurs?"

"Je pense que c’est un mensonge auquel les governements autoritaires recourent pour se justifier. Ils exploitent ainsi le chauvinisme de leur peuple."

"Tu as couru baiser la bague de Benoît XVI?"

"Heureusement, on ne la touche plus. Autrefois, elle a dû être bien sale après tant de lèvres."

"Belle occasion pour tous les croyants, des naïfs aux cyniques, de sortir de leur trou et de s’exhiber!"

9

"Jean XXIII a réduit cet esclavage, Jean-Paul II, tout en libérant l’Europe de l’idéologie rivale, a commencé à le restaurer et ce Benoît cherche à renouveler la tyrannie du XIXe."

"On fait grand cas de son érudition."

"Réaffirmer tous ces mensonges après tant d’autres jusqu’à ceux qui les ont imaginés! Se fonder sur tant de mythes aussi suspects que ceux des autres religions traditionnelles! Eriger l’obscurantisme en science!"

"Et la pédophilie des prêtres?"

"Des réassurances sans punition! Cet archévêque de Boston, répudié par les fidèles et honoré par sa participation dans la cérémonie de succession pa-pale!"

"Interdire le mariage aux prêtres me choque plus que l’exclusion des femmes de ce privilège absurde, mais tous les deux invitent des scandales."

"On regrette la difficulté de recruter des prêtres à une époque où les jeunes réclament enfin leur droit à la sexualité. Mais tant mieux!"

"Oui, tant mieux! Mais ne te berce pas de l’illusion d’un déclin du catholicisme. Il se maintient en Amérique du Sud et se répand en Afrique et en Asie."

"D’autant plus que les Anglicans du tiers monde se révoltent contre l’ordination des femmes et des homosexuels dans les pays anglo-saxons et se laissent tenter par le catholicisme."

"Benoît doit s’en frotter les mains, mais il risque de rencontrer de graves ennuis. Le christianisme de ces pays se développent et ce pape ne supportera pas le progrès quel qu’il soit."

"Peut-être aurons-nous un beau fracas."

10

"Je suis surtout choquée par l’alliance en Amérique entre l’Eglise et les évangéliques contre l’avortement, l’évolution, le mariage des couples de même sexe, la recherche sur les cellules souches et la séparation entre l’église et l’état."

"Benoît doit être content. N’a-t-il pas invité les dissidents anglicans à réintégrer le catholicisme après six siècles?"

"Les églises se mêlent d’affaires qui ne les concernent pas."

"Du mariage, par exemple, comme tu le remarquais autrefois."

"Le nôtre n’en était-il pas un exemple?"

"Tu étais luthérienne et, moi, je n’étais rien."

"Mais tu es redevenu catholique pour plaire à mes parents."

"Ce qui ne leur plaisait guère."

"Si je leur avais dit que tu étais libre penseur!"

"Tu en étais capable!"

"Notre divorce les a déchaînés contre les catholiques."

"Ça ne m’étonne pas... Mais toi, tu m’avais étonné."

"Moi? Pourquoi?"

"Une jeune luthérienne qui osait nier la juridiction des églises non seulement du mariage, mais aussi de la morale. Je n’y avais même pas pensé, mais tu m’as convaincu."

"Je n’ai pas changé d’avis. Depuis la mort de mes parents, je ne vais guère à l’église. Des mariages, des enterrements, parfois un concert."

"Tu aimais la musique chorale. Moi aussi depuis. Quand j’écoute Palestrina, Bach, Charpentier, Purcell et même les moines russes, des larmes me viennent aux yeux et j’ai peur d’être vu. On me prendrait pour le vieil imbécile que je suis."

"Tu es un peu vieux, mais tu ne seras jamais imbécile. N’avons-nous pas le droit de nous émouvoir de musique composée justement pour cela?"

11

"Mais dans l’intention de nous inspirer la ferveur chrétienne. Je me sens hypocrite."

"Hypocrite? Mais non! Rien nous défend de jouir sans génuflexions de la beauté intrinsèque de cette musique. Voilà encore l’ingérence des prêtres!"

"Tu es encore plus anticléricale que moi."

"Quel était le motif de ces compositeurs? De nous émouvoir. Le talent incite l’artiste à l’exploiter pour émouvoir le public. La religion n’est qu’une matière à exploiter, d’où l’hostilité des iconoclastes."

"Faudrait-il se couper une oreille pour admirer honnêtement ce lugubre autoportrait de Van Gogh?"

"Voilà! Je regrette qu’il ne l’ait pas vraiment emballée en cadeau et envoyée à sa bien-aimée."

"J’aurais aimé voir sa réaction."

"Et l’entendre!"

"Oui, surtout l’entendre... J’aime ton rire, je l’ai toujours aimé."

"Mon rire? C’est différent des autres?"

"Oui. Il y a une gaieté... "

"Ça arrive malgré moi, mais moins souvent. [Eclat de rire:] Imagine cette pauvre qui ouvre ce beau cadeau!"

"Nous sommes de vieux cyniques."

"Mais non! Nous rions ensemble comme autrefois."

"Je ris jaune sans toi."

"Tu me fais la cours. Tu n’a pas honte à ton âge?"

"Eh toi, qui fais la coquette!"

"Moi? La coquette?" Regardant discrètement autour de nous: "Quelque Molière de café se moquerait de moi."

"Tu me fais battre le coeur."

12

"Comme tant d’autres!"

Sincèrement blessé: "Tu es implacable!"

J’ai touché sa main. Pour la deuxième fois!

"... On m’a fait la leçon à Tolbiac ce matin. Mon accent américain... "

"Ça m’arrive aussi. Je ne suis qu’un immigrant là-bas. On me traitait comme un ambassadeur à la bibliothèque de ZU... Quelle leçon vous a-t-on faite?"

"La patience d’attendre les ouvrages commandés. On m’a expliqué que c’est une grande bibliothèque. J’avais envie de raconter le peu de temps que j’attends à la British Library."

"Je connais quelques universitaires qu’on a nommés au comité consultatif pour le projet de nouvelle bibliothèque nationale. On les a remerciés de leurs recommandations sans en tenir aucun compte. Perrault a flatté la vanité de Mitterand par des extravagances, comme le bois exotique qui recouvre le pont supérieur."

"Quelques kilomètres carrées de forêts vierges! Puis ces quatre tours en vers qui devaient représenter des livres ouverts et qui auraient exposés les livres emmagasinés au soleil. Vite des écrans de bois pour les protéger!"

"Cette énorme cour intérieure où ni les lecteurs ni le personnel n’a le droit d’aller les condamne à le contourner pour accomplir la moindre tâche."

"Et surtout pour acheminer les ouvrages commandés."

"La Bibliothèque Mitterand! C’est un monument à sa vanité, qu’il confondait avec ce que De Gaulle appelait la grandeur."

"Le grand Charles ne les confondait-il pas aussi?"

"Oui, mais c’était une vanité plus délicate."

13

"D’accord. Reconnaissons au général de ne pas avoir gaspillé des millions des contribuables pour la construction d’un automonument. Peut-être pensait-il qu’il était un monument à lui-même."

"Automonument? Ce mot existe?"

"Non. Je l’ai inventé."

"Je vais raconter ton néologisme à un académicien que je connais. S’il le proposait pour le prochain dictionnaire, il provoquerait un beau chari-vari."

"L’inconvénient des automonuments tient à la nature de l’architecture. Les bêtises sont permanentes."

"Le sage Pompidoux a commis la première de ces bêtises."

"Oui. Le Centre Pompidoux ressemble à un gibier éventré dont on va enlever les entrailles."

"Seulement elles y sont toujours... Peut-être jouit-il du même genre de prestige que la Tour Eiffel."

"Non, la Tour Eiffel n’a aucune prétention architecturale. On peut y admirer l’oeuvre d’un grand ingénieur. Le Centre Pompidoux n’a même pas ce mérite-là. Existe-t-il un intérieur de grand bâtiment qui convient moins aux usages auxquels on l’a destiné?"

"Si, et même beaucoup, mais il est vrai que celui-là est mal adapté. Je voulais dire que le Centre Pompidoux est un chouchou touristique comme la Tour. Que penses-tu de la Pyramide du Louvre?"

"C’est le plus réussi des automonuments de la Cinquième République. A mon avis, ce succès est dû à la simplicité géométrique."

"Et un peu à la transparence des parois de verre?"

"Oui."

"L’ingénierie est très réussie aussi. Elle facilite énormément l’entrée et la sortie des foules qui envahissent le musée."

14

"Oui, c’est une belle réussite. C’est aussi un exemple du génie de Pei dans la création des intérieurs. Il a créé un beau musée d’art à ZU depuis que tu es parti... Quel sera l’automonument de Sarcozy?"

"Espérons que Carla l’empêchera de faire une bêtise."

"... François?"

"Oui?"

"Explique-moi l’éducation nationale."

"Te l’expliquer?"

"Oui, je n’y comprends rien."

"Si tu n’y comprends rien, tu comprends mieux que tant de savants qui croient comprendre."

"Merci du compliment, mais je ne suis pas très avancée."

"C’est qu’on a tant réformé les réformes que le système défie le sens commun."

"A commencer par la suppression de postes et la réduction des heures de contact."

"Oui. Rien n’affaiblie l’instruction comme ces deux mesures."

"Ce Darcos semble se soucier davantage du loisir des parents."

"Comme tant de ministres d’éducation, il ne comprend pas grand’chose à l’éducation."

"Ou ne veut rien comprendre. En Amérique, les journalistes appellent les administrateurs d’universités des éducateurs. Ce mot me fait sortir des gonds."

"Je me rappelle que tu croisais le fer avec le doyen sur le nombre d’élèves dans les classes."

"Il ressemblait à tant de bureaucrates qui cherchent des excuses de réduire le nombre d’enseignants pour faire l’économie de leurs salaires. Ils trouvent des charlatans en pédagogie qui démontrent qu’un enseignant peut instruire soixante-quinze étudiants aussi bien que vingt-cinq."

15

"Comme si, pour enseigner, il suffirait de faire des discours?"

"Oui. Laissons les discours à la petite minorité de professeurs qui sont vraiment éloquents. Autrement, les étudiants apprendront mieux à lire les textes, car ils peuvent aller plus vite et revenir sur ce qu’ils n’ont pas compris la première fois. Les petites classes leur permettent de poser des questions au professeur... Tu as changé d’avis là-dessus?"

"Oui. Cette opinion m’a choqué quand tu l’as exposé à ZU."

"Tu te croyais visé."

"Oui, mais tu m’as expliqué que j’appartenais à cette minorité"

"et ça t’a plu au point où"

"notre roman a commencé"

"et, comme tous les romans,"

"... ça a fini mal"

"parce que la vie est ainsi."

"Comme tu es pessimiste!"

"Plutôt réaliste."

"Si le réalisme était toujours déterminant... "

"il n’y aurait jamais d’amour"

"ni d’enfants."

"Ni d’enfants... Pour revenir à l’enseignement, les décideurs en éducation n’ont jamais appris la leçon de Socrate."

"Je n’étais pas d’accord à ZU. Je le suis maintenant. Quand je fais mon cours, je vois dans les visages en face le besoin de contact avec moi. Mais comment poser des questions à cinquante élèves en cinquante minutes?"

"Ou répondre aux leurs? Rien n’instruit mieux que cette méthode."

"Et rien ne trahit les élèves comme la réduction du nombre de professeurs et d’heures de contact."

"Oui, c’est la pire des fausses économies."

 

16

"Elle affaiblit l’instruction des langues étrangères par la méthode orale. On en a enfin compris l’efficacité."

"Oui, enfin! Le contact continuel avec les élèves nécessicite de petites classes."

"Cette méthode était déjà courante aux Etats-Unis quand j’enseignais là-bas. J’enviais les étudiants qui apprenaient des locutions françaises en parlant avec leur professeur. J’avais appris l’Anglais en mémorisant des mots et leurs traductions dans un manuel. C’était très ennuyeux et beaucoup d’autres se laissaient décourager. Mes parents me fouettaient comme un cheval."

"Je me demande si le succès de l’éducation en France ne résulte pas de la discipline à laquelle les parents ambitieux soumettent leurs enfants. Tant pis pour les autres enfants! Quant aux méthodes, elles me semblent archaïques."

"En effet! C’est parce que l’éducation publique est vaste et monolithique. Le Ministère de l’Éducation distribue les crédits et décide de tout jusqu’aux programmes. Aux Etats-Unis, il y a autant de systèmes que de gouvernements, donc au moins cinquante-et-un différents. Plus un système est petit, plus il est facile de le réformer et par conséquent d’innover."

"Mais les universités en France ne jouissent-elles pas d’une autonomie limitée?

"Oui, mais le gouvernement intervient souvent dans leurs affaires et ne leur accorde pas assez de crédits. Les budgets limitent à peu de choses les services dont les professeurs et les étudiants ont besoin. Par exemple, il n’y a guère de secrétaires comme en Amérique pour s’occuper de la paperasse avec laquelle les professeurs perdent leur temps."

17

"Si les autres bibliothèques universitaires sont aussi délapidées que celle de la Sorbonne... "

"Toutes celles que je connais le sont. Comme je regrette la bibliothèque de ZU! La collection, les acquisitions, l’informatique, les bibliothécaires, ah! les bibliothécaires! Jamais de snobisme!"

"Il faudrait sans doute transférer le contrôle des universités aux conseils des régions dans lesquelles elles se trouvent."

"Oui, chaque conseil pourrait réformer les universités dans sa région selon les désirs des habitants et les besoins de l’économie locale."

"La réforme serait plus facile et la compétition entre les universités plus efficace."

"Mais, attention: l’état est jaloux de son pouvoir et de son argent. Pour adopter cette réforme, il faudra une volonté politique soutenue par une majorité de l’électorat. Ça n’arrive pas très souvent."

"La prédominance des grandes écoles me semble nuisible aux universités."

"C’est vrai. Avec tant d’anciens élèves dans le gouvernement et le parlement, elles jouissent d’influence et de crédits exagérés."

"Les grandes écoles ne raflent-t-elles pas les meilleurs élèves et professeurs?"

"Pas nécessairement. Plutôt les élèves et les professeurs qu’elles veulent. Mais ils sont certainement parmi les meilleurs."

"Il me semble qu’elles forment des élèves trop spécialisées, placent des jeunes sans expérience dans des emplois trop influants et favorisent des clans peu démocratiques."

"C’est certain. De plus, les cours préparatoires et les concours d’entrée gaspillent deux ans de jeunesse aux ratés. Ceux-ci sont obligés de se rabattre sur une université, sinon un gagne-pain, d’où beaucoup d’amertume."

18

"Si on obligeait les grandes ecoles à recruter leurs éleves parmi les diplômés universitaires de premier cycle?"

"Oui, cette solution aurait l’avantage de les intégrer dans le système d’éducation supérieure... "

"Mais... ?"

"Mais les anciens élèves des grandes ecoles s’y opposeraient de toutes leurs forces. Cette réforme supprimerait leurs privilèges."

"Donc, rien à espérer sans une grande volonté politique soutenue par une majorité de l’électorat."

"Non, hélas!"

 

"Claude Allègre a voulu ‘dégraisser le mammouth.’"

"Sans doute espérait-il obtenir le soutien des socialistes qui étaient au pouvoir ainsi que des syndicats d’enseignants et de parents d’éleves. Ni les uns ni les autres n’y trouvaient d’avantages pour eux-mêmes. Mitterand aurait pu les persuader, mais il ne se dérangeait pour rien qui n’ait renforcé son pouvoir personnel."

"Allègre a encore commis le faux pas de vanter les universités américaines."

"Louer quoi que ce soit d’américain en France vous expose à un chorus d’ironies. Mais les grandes universités américaines sont évidemment supérieures."

"Comment distinguer entre les grandes et les autres? On aime à citer Harvard, Yale, Stanford et plusieurs autres qui sont privées et plus riches que des pays du tiers monde."

"Mais on cite aussi des universités publiques comme Berkeley, Michigan et je n’exclurais pas ZU. A bien des égards, ZU surpasse toutes celles de France aussi."

19

"Il est difficile de classer les universités et beaucoup de tentatives sont suspectes. Quelles que soient les critères, les classements dépendent des perspectives de ceux qui les font. Mais moi, je classerais ZU moyenne."

"C’est un désaccord d’appréciation personnelle. Tu es sévère."

"Mais le sujet ne l’exige-t-il pas? La réputation d’un millier d’institutions qui s’appellent universités détermine la valeur des diplômes que les étudiants obtiennent d’elles. Or un diplôme de Berkeley permet d’obtenir un emploi beaucoup plus prestigieux et lucratif qu’un autre de l’Université d’Etat de San Francisco juste de l’autre côté de la baie. La différence entre le diplôme d’une université de Paris et celui d’une autre de Marseille serait-elle aussi importante?"

"Là, tu as raison. Mais quel est le désavantage d’un système qui prépare des étudiants à prendre des emplois à tous les niveaux?"

"Aucun si chacun avait accès à l’université la mieux adaptée à son intelligence, ce qui n’est pas le cas. Il est même impossible à cause de différences inévitables comme celles du dévouement et des moyens des parents, de la disponibilité des bourses, des distances entre le domicile et l’université, etc. Ne faudrait-il pas la démocratie la plus grande possible dans ce cas?"

"... Oui, tu as encore raison."

"Peut-être Allègre aurait-il dû commencer par reconnaître les inconvénients du système américain. Un autre, c’est l’influence de la mode. Elle avantage certaines disciplines sur d’autres dont les élèves et la nation ont un plus grand besoin. Par exemple: les sciences politiques sur l’histoire; le journalisme sur l’anglais; l’informatique sur les mathématiques; la méthode pédagogique sur les matières à enseigner; la loi du commerce et de l’industrie sur celle des particuliers; le traitement des maladies graves sur les soins préventifs en médecine; etc. La formation professionnelle prime sur l’enseignement des disciplines désintéressées.

20

Au lieu de combattre ces mauvais choix, nos éducateurs les vantent pour attirer des contributions."

"Le Ministère de l’Education, qui fait ces choix en France, cède aussi à la mode."

"Interdit-il le voile dans les universités?"

"Non. Quelques musulmanes le portent dans mes classes. Je n’y fais aucune attention. C’est une provocation qu’il vaut mieux ignorer."

"Dans les miennes aussi et je n’y fais aucune attention non plus. Mais je n’en déplore pas moins la stupidité selon laquelle les femmes posent un plus grand danger aux hommes que vice versa."

"Cet assujettissement lui-même démontre le contraire."

"Une collègue jordanienne qui enseigne l’Arabe m’a dit que les traditions les plus anciennes du Koran ne justifient pas ces ajouts à la morale islamique."

"Comme partout ailleurs, les islamistes en France essayent d’imposer leurs moeurs radicales. La grande majorité des Français n’y cédéront jamais."

"Tant mieux, mais la minorité musulmane croît plus rapidement que cette majorité. La minorité mexicaine pose un problème semblable aux Etats-Unis."

François a fait un geste exaspéré. "J’emploie une femme de ménage magrébine dont je suis très content. Fatma est naturalisée française. Sa fille Khadija est restée en Algérie où elle s’ést mariée. Mais voici qu’elle arrive à Paris avec un visa qui lui permet de rendre visite à sa mère. Alors, Fatma découvre que Khadija est enceinte et qu’en réalité elle est venue en France pour donner naissance à son enfant. Né ici, son bébé aura le droit du sol et sa mère, celui de l’allaiter. Le regroupement familial permettra à son mari de la

21

rejoindre. Il n’y avait qu’une honnête veuve et il y aura bientôt une famille de quatre, sans compter les enfants à venir, probablement nombreux. Comme Fatma est la seule employée, elle sera obligée de soutenir les trois autres. Elle en était si bouleversée qu’elle m’en a parlé. J’ai augmenté son salaire, mais ses autres employeurs ne risquent pas de suivre mon exemple."

"Le droit du sol est un excès de générosité bien pensante, car elle invite à ce genre d’abus. Mais une foule de bonnes âmes crierait à la cruauté de renvoyer l’enfant et la mère chez eux. Des enfants naissent tous les jours en Algérie et leurs mères se débrouillent de les élever. En privilégier celles qui abusent d’une loi trop généreuse est injuste pour les autres. Permettre aux pays comme l’Algérie et le Mexique d’exporter leur surpopulation ne résoud en rien ce problème qui mine leurs économies."

"Oui, la générosité excessive n’est pas seulement une erreur, mais aussi une injustice. Quel gouvernement français trouvera le soutien politique pour l’abrogation des droits du sol et de regroupement familial? En attendant, les mécontents soutiennent le Front National."

"Que faire des sans papier?"

Ses mains ont sauté d’exaspération: "Oui, que faire? Surtout de ceux qui sont au chômage et incapables de trouver un emploi?"

"Les tolérer encourage d’autres à venir, les renvoyer chez eux provoque des cris d’indignation."

"Oui, contre cette incroyable cruauté!"

"Le problème se pose différemment aux Etats-Unis. Vos Magrébins ne trouvent pas assez d’emplois tandis que nos Méxicains en trouvent trop. Le gouvernement fédéral et ceux des états n’osent pas punir les patrons qui emploient les sans papiers."

22

"Mais ces patrons et leurs employés affirment que les citoyens dédaignent les emplois que les immigrants recherchent."

"Oui, ils l’affirment souvent, mais en passant sous silence la raison de ce dédain, qui est la médiocrité des salaires. Le SMIC américain ne s’applique qu’aux entreprises implantées dans plus d’un état. Si le gouvernement fédéral l’imposait aussi dans les entreprises confinées à un seul état, les employeurs n’auraient pas de peine à employer leurs concitoyens et l’immigration mexicaine déclinerait considérablement."

"Mais les produits et surtout les produits agricoles coûteraient plus cher."

"La distribution abuse déjà de sa concentration en imposant des prix injustes aux producteurs. Le pire exemple est Wal-Mart, qui a une emprise tentaculaire sur le commerce américain. Réduire les marges de ce monstre et des autres grands distributeurs épargnerait au public des prix inabordables. Mais tout le monde devrait partager le coût de la justice économique."

"Et ce mur sur la frontière avec le Mexique?"

"Il coute cher et il n’arrêtera pas l’immigration clandestine. La police de frontière n’arrive pas à l’endiguer. De nombreux Mexicains des deux côtés facilitent le passage. Les clandestins ne reçoivent pas seulement leur aide, mais aussi celle de nombreux groupes charitables."

"Les gouvernements des pays d’ou viennent les clandestins ont intérêt à les pousser vers l’exil."

"Même si le gouvernement mexicain voulait les décourager, il ne pourrait pas faute de pouvoir réprimer les criminels qui l’exploitent."

"On dit souvent que seules la prospérité et la démocratie arrêteraient ces exodes, mais comment réussir ce miracle?"

23

"Les immigrants de même origine forment une minorité. Quelle minorité ne cherche pas à s’augmenter en nombre, en influence et en pouvoir politique? La minorité mexicaine aux Etats-Unis est déjà assez importante pour rivaliser avec la majorité de souche éuropéenne."

"Comme la minorité magrébine en France. Mais les Mexicains ne s’intégrent-ils pas plus volontiers à la culture américaine que les Magrébins à la française?"

"Sans doute."

"C’est comme si une démocratie n’avait pas le droit de décider qui peut venir s’installer sur son territoire."

"Ou de décider si une minorité qui occupe une partie de son territoire reconnu par traité international a le droit de faire sécession."

"Ou si un pays voisin de cette démocratie a le droit de l’envahir pour soutenir cette sécession?"

"Comme l’invasion de la Géorgie par la Russie sous prétexte de soutenir la sécession de l’Abkhasie et de l’Ossétie du Sud."

"Que les Russes ont fomenté pour trouver une excuse de rétablir leur domination sur les anciens pays de l’empire soviétique."

"Le prétendu droit de regard sur l’étranger proche!"

"Autrement dit, le droit du plus fort."

"Mais nuancé en protection des Russes qui habitent ces pays."

"Les Russes ont naturalisé les Ossétiens et les Abkhasiens exprès pour cela."

"Et les ont encouragés à déclarer leur indépendence de la Géorgie."

"Sarcozy a concédé ce faux droit au fantoche du dictateur russe."

"Encore une bêtise faite par un homme intelligent!"

"Puisque la confiance de ses électeurs avait chuté dans les sondages, il cherchait à la restaurer en remportant un grand succès diplomatique comme

24

président de l’UE. Son accord avec les Russes devait régler la crise de la Géorgie, mais ils ne respectent que les articles qui favorisent leur aggression."

"Vieille duperie soviétique! Cette invasion n’est que la première démarche dans le rétablissement de l’empire russe."

"Ensuite, la Crimée peuplée de descendants de colons soviétiques. Les Russes attisent leur mécontentement de la souveraineté d’Ukraine."

"Il suffira d’un prétexte comme en Géorgie."

"Oui."

"Tu es d’accord avec moi!"

"Oui... Pourquoi ne l’étions-nous pas quand nous vivions ensemble?"

"... Quand un couple est malheureux ensemble, chacun exploite toutes les occasions d’en punir l’autre."

"... Et la Géorgie: que faire?"

"Envoyer quelques portes-avions patrouiller dans la Mer Noire et des avions survoler le pays. Laisser Merkel négocier un compromis plus sérieux avec le Kremlin: ‘retirez vos troupes, ci-inclus celles qui s’épinglent gardiens de la paix, et les Américains retireront leur flotte.’ Si Putin refuse, envoyer une autre flotte tout le long de la côte norde de la Russie pour lui montrer ce que nous pensons de ce drapeau posé au fond de la Mer Arctique."

"Mon Dieu! Ce serait dangereux, ça!"

"Moins que de laisser Putin réaliser son grand rêve. Protester sans réagir ne fait que l’encourager. L’attitude de la vieille Europe ressemble à celle de Chamberlin à Munich en trente-huit. Blâmer la victime et confirmer ainsi la propagande de l’aggresseur!"

"Les parallèles historiques induisent souvent en erreur."

25

"Souvent, oui, mais pas dans ce cas."

"... Combien de temps restes-tu à Paris?"

"Une semaine."

"Tu rentres après?"

"Pas tout de suite. Je ferai un croché à Dresde."

"Pour tes recherches?"

"Non. Pour revisiter une ville que j’ai aimée il y a dix ans. La connais-tu?"

"Je n’y suis jamais allé. C’est intéressant?"

"Très. Et très sympathique."

"Tu parles allemand."

"Un peu et, à Dresde, on répond à mes questions en allemand. C’est souvent en anglais dans l’ancienne Allemagne de l’Ouest."

"C’est impoli."

"Oui, surtout quand on me comprend."

"Dresde n’est-elle pas de ces villes réduites en décombres pendant la dernière grande guerre?"

"Oui, vers la fin. Tous les bombardiers disponibles ont déversé des bombes incendiaires, les britanniques pendant la nuit et les américains le jour suivant. Tant de civils morts qu’on n’a jamais pu déterminer le nombre précis. Surtout des brûlés vifs, la plus pénible des morts."

"Mais, au moins, ne visait-on pas des cibles militaires, stratégiques?"

"Il n’y en avait pas beaucoup et c’est pour cela qu’on avait épargné Dresde jusque là. On a visé la population civile dans l’espoir de l’inciter contre le gouvernement. Cela a-t-il jamais marché?"

"Apparemment pas. La vengeance ne se cachait-elle pas derrière?"

"Evidemment! Les Nazis avaient initié le bombardement des civils, ce que certains historiens allemands oublient. Au lieu de terminer un conflit, la vengeance incite les victimes à se venger à leur tour."

26

"Les communistes ont utilisé les bombardements de civils dans leur propagande contre l’Occident. Ceux de Dresde ont-ils reconstruit le centre aussi laid et ridicule que Berlin Est?"

"Ils l’ont essayé, mais les habitants ont réussi à les détourner vers la restauration du centre historique comme il avait été avant le bombardement. Lors de l’effondrement de la RDA, il y avait peu d’achitecture soviétique à déblayer comme à Berlin Est. Il suffisait d’achever la restauration de ce centre historique, dont presque tous les monuments sont restaurés maintenant. Voilà pourquoi je voudrais y retourner."

Grimace: "Du baroque noirci selon les photos que j’ai vues."

"Je vois que tu préfères écouter le baroque."

"Oui, je préfères l’architecture de Bach."

"Moi, aussi."

"Mais... Tu n’a pas besoin d’aller à Dresde pour l’écouter."

"Non, je vais après à Leipzig et à Eisenach pour cela."

"Il y a des concerts?"

"Oui. A l’église Saint Thomas de Leipzig, par exemple, où je me suis arrangée pour passer un dimanche. C’est là que Bach a composé et dirigé une messe pour tous les dimanches du calendrier luthérien."

"Comment trouvait-il le temps de manger et de dormir?"

"Il a dû y consacrer le moins de temps possible. Le matin à Leipzig, je vais assister à une messe et, l’après-midi, aller au musée des instruments de musique anciens. C’est merveilleux! Près des instruments exhibés, on peut presser un bouton et écouter un enregistrement de musique joué sur l’instrument."

"Quelle merveille!"

27

"Oui. Lors de ma dernière visite, ça me fascinait tant qu’on est venu m’avertir gentiment que l’heure de la fermeture s’approchait. Je me suis promis d’y revenir et d’arriver assez tôt pour tout écouter."

"Je comprends... Et Eisenach? Qu’est-ce qu’il y a là-bas?"

"Un musée qui consiste d’une maison que Bach a habitée et d’une annexe moderne. On voit comment il a vécu et on écoute des enregistrements de sa musique jouée sur les instruments de son époque. J’en parle d’après les guides, car j’y vais pour la première fois."

"Avec des amis?"

"Non. J’ai l’habitude de voyager seule et les Allemands sont accueillants."

"Quant au baroque noirci de Dresde, j’avoue qu’il ne me plaît pas comme esthétique. Mais il ne m’en enthousiasme pas moins comme éthique."

"Tu joues sur le kantisme."

"Non, je ne joues pas. Cette lourde ornementation ne me paraît pas belle, mais elle le paraît à d’autres dont l’expérience et la sensibilité sont aussi bien fondées que les miennes."

"... Tant qu’ils ont le courage de remonter les pierres les unes sur les autres exactement comme auparavant?"

"Beaucoup étaient fracassées ou même en poussière. Il a fallu les remplacer par des neuves, mais on a reconstruit à l’identique autant que possible. Imagine l’archéologie, la maçonnerie, l’argent et surtout la détermination!"

"Donc, c’est une ethnie qui inspire ton éthique."

"Oui, mais les musées de Dresde contiennent des trésors d’art visuel qui sont plus conformes à mon esthétique. La collection de peinture ancienne était déjà si célèbre qu’après la libération Stalin a fait voler les oeuvres les plus renommées en vue de l’établissement d’un musée universel à Moscou. Considérée comme la

28

pièce maîtresse de cette collection, certaine madonne de Rafaël a subi un sort rocambolesque avant de revenir à Dresde. Je connais d’autres madonnes et d’autres peintures dans le musée du Zwinger à Dresde qui me plaisent d’avantage, mais je n’oserais pas douter d’un connaisseur aussi fin que Stalin."

"... Tu m’as attrapé. Tu dois jouer ce genre de tour à tes élèves quand leur esprit s’égare."

"Oui, quand leurs yeux ne se focalisent plus."

"Les mines des miens révèlent une absence pire que corporelle. Ils sourient parfois aux anges."

"Je connais ce sourire. Tu me rassures. Je me croyais toute seule à ennuyer mes élèves. J’imaginais que tu donnes toujours des extases aux filles."

"Autrefois, c’était le contraire. Maintenant, elles s’extasient des garçons de leur âge."

"Tu devrais apprécier le renouvellement de notre espèce."

"Du mien? Merci! Du tien? Tant mieux!"

"C’est la plus fausse des fausses modesties."

"Tu t’acharnes sur moi. Je le dis parce que je le crois."

"A ZU, tes étudiantes regrettaient ton départ. Ton départ? Plutôt ta disparition. Comme si un chariot était descendu du ciel pour t’emporter."

"J’hésitais entre le suicide et la fuite. Comme je suis lâche, j’ai choisi la fuite."

"Je respire!" Je plaisantais, mais lui, non.

"... Quel est ce chariot?"

"Celui d’Elie. C’était un chariot de feu, mais j’ai voulu t’épargner le feu."

"Merci! J’aurais préféré un vehicle moins dangereux. Un TGV, par exemple."

"Je prendrai celui de l’est jusqu’à Francfort."

29

"Bon voyage!"

"Merci!"

"... Tu vas voter Obama?

"Oui, mais avec moins d’enthousiasme que dans la primaire."

"Pourquoi?"

"Il a suivi l’avis de ses conseillers de se centrer. Adopter des abus du Bush pour plaire aux indépendants! Légaliser l’espionnage des citoyens sous prétexte de nous protéger des terroristes! Surveiller secrètement les livres que nous empruntons aux bibliothèques!"

"... L’élection d’un noir mettrait fin à la réputation raciste de ton pays. Mais Hillary ne t’a pas tentée?"

"Moi? Tu me connais mieux. En politique, la grande majorité des femmes se conduisent comme la grande majorité des hommes, c’est-à-dire, cyniquement. Seuls les talons de la Dame de Fer l’élevaient au-dessus des politiciens. Quant à la Clinton, c’est la vieille corruption: vendre des avantages législatives aux grandes sociétés pour des contributions aux campagnes électorales, sans parler des dessous de table. Mais avec quelques nuances chez Hillary, comme ses insinuations racistes et son maquillage blanchissant."

"Diable! J’avais oublié combien tu peux être dure. Mais que penses-tu du héros?"

"Dans les primaires de l’élection présidentielle de 2000, il méritait encore la réputation qu’il s’était fait d’affirmer la vérité même quand elle déplaisait. Mais, ayant perdu celle-là, il a vendu son âme pour gagner celle-ci. Il a adopté, par exemple, quelques-uns des excès de la minorité réactionnaire qui veut nous les imposer. Et puisqu’elle ne croyait justement pas à sa sincérité, il a recruté comme candidate à la vice-présidence une sirène qui les incarne."

30

"Oui, une sirène! Son impudence semble couper le souffle à Obama et à ses amis."

"Voilà une absurdité que Hillary et ses amies ont réussi à imposer au public. Un politique qui oserait donner à une impudente la fessée qu’elle mérite passerait pour machiste. C’est une vessie gonflée qui invite la piqure d’une femme intêgre et courageuse. Malheureusement, ni Pelosi, ni Boxer n’a osé."

"Tu me convaincs, mais il me reste encore une incertitude."

"Pour qui je voterai? Je voterai Obama en me pinçant le nez."

"Pourquoi la sirène reçoit-elle tant de publicité?"

"Parce qu’elle la cultive. Ses sourires et mines ironiques, ses clins d’oeil et baisers envoyés plaisent aux vulgaires. Belle, charmante et surtout blanche, elle se solidarisent avec ces vrais américains dont elle exclue Obama. Elle n’a pas besoin de préciser qu’il est noir, car ils le comprennent parfaitement. C’est d’ailleurs une tactique qu’elle a adopté de Hillary. Ainsi que des insinuations qu’il est élitiste, étranger, islamique, associé d’extrémistes, de terroristes, etc."

"Ces vulgaires sont-ils sectaires comme elle?"

"Pas sectaire dans le sens français, car il ne s’agit pas d’extrémisme criminel. Elle appartient à une église évangélique qui cherche à s’évangéliser des autres églises évangéliques. Mais elle souhaite les mêmes prohibitions que la grande majorité des évangéliques: celles de l’avortement, du mariage gai, de l’enseignement de la théorie de Darwin, etc. Ils comptent sur elle de radicaliser la politique religieuse de McCain qui est modérée."

"Pourqoui refuse-elle d’admettre que le réchauffement planétaire résulte d’émissions du dioxide de carbone?"

31

"Parce que ce refus encourage ceux qui tiennent aux profits et aux plaisirs qu’ils en tirent. Elle soutient l’exploitation illimitée des ressources pétrolières d’Alaska malgré la destruction des habitats des animaux et oiseaux sauvages. Quant à la pollution des véhicles et des centrales à charbon dans les autres états, elle s’en désintéresse."

"C’est commode!"

"Oui, commode! Elle se solidarise aussi avec les nombreux Américains qui croient, à tort, que la Constitution leur accorde le droit de porter des armes-à-feu sans contrôle gouvernemental. Comme la majorité des Républicains actuels, elle encourage la complaisance de tant d’Américains qui s’accrochent à des habitudes nuisibles. C’est une démagogue."

"Donc nous avons tort d’attribuer son succès uniquement aux charmes féminins."

"Elle est ignorante, mais habile. Heureusement, son influence se rétrécit à une minorité de rustres qui se raffolent d’elle. Il y en a un qui a crié: ‘Mariez-moi!’ De plus en plus de Républicains regrettent ce choix du successeur possible d’un McCain élu président, car il a soixante-douze ans."

"Ne fait-il pas preuve de l’impétuosité d’un ancien pilote de chasse?"

"Oui, mais plutôt celle d’un pilote de petit bombardier basé sur un porte-avions dans notre guerre du Vietnam. Auparavant, il avait écrasé deux appareils, ce qui aurait terminé sa carrière de pilote si son père amiral n’était pas intervenu. Quand le succès et la survie dépendent d’une suite de décisions prises le plus vite possible, l’esprit pourrait s’accoutumer à une impétuosité inadaptée à la politique. D’autres décisions du héros tendent à confirmer cette impétuosité, qui serait désastreuse à la Maison Blanche."

"Après avoir choisi Palin comme candidate à la vice présidence, il a dû la trouver bien embarrassante. Isoler la sirène de la presse ne fait que renforcer le soupçon de sa compétence."

32

"Ses réponses aux questions que les journalistes lui ont posées dans son peu de contacts avec eux sont vagues sinon impertinentes."

"Répondre qu’on peut voir la Russie à partir de l’Alaska en réponse à la question de savoir comment réagir à l’invasion de la Géorgie par la Russie!"

"Voilà une de ces gaffes qui servent d’aide-mémoire pour rappeler toute une campagne présidentielle."

"Je songe à ce concours de beauté qu’elle a gagné. Pascal ne l’aurait-il pas reléguée au prestige des reines de village?"

"Certainement! Elle flatte la méfiance rurale des grandes villes et surtout de Washington. Sa maigre politique renvoie à un état au nord, séparé et éloigné des autres, vaste en territoire, peu peuplé et sans les grandes minorités éthniques des autres."

"Celle des Inuites d’Alaska étant la seule des Etats-Unis."

"Bien entendu!"

"Quand vas-tu à Dresde?"

"Jeudi prochain."

"Mardi, Pollini joue Chopin aux Champs-Elysées. Si je réservais deux places? Tu m’accompagnes?"

"Chopin! Pollini!... Comment refuser? Mais je règle ma place."

"Jane! Tu veux m’humilier? Tu sais que ça ne se fait pas en France. Ni en Amérique d’ailleurs. Je t’invite!"

"Personne ne saura que je t’aurai remboursé. Les relations entre nous justifient-elles une invitation?"

"Mais oui! Un homme n’a pas besoin de relations... particulières pour inviter une dame au concert. Qu’est-ce qui pourrait être plus publique?"

"Mais nos relations ne sont-elles pas particulières?"

33

"Tu joues sur le mot particulière. J’ai voulu éviter intime. Te méfies-tu tant de moi?"

"C’est plutôt que je ne voudrais pas profiter de toi."

"Profiter de moi? Tu me priverais du plaisir de t’amener à un concert que nous aimerions, tous les deux ensemble."

Je commençais à me sentir hypocrite, car je savais qu’il trouverait le moyen de régler malgré moi. Mais je défendais mon honneur avec tant d’acharnement qu’il a fini par éclater de rire, ce qui a attiré l’attention des autres clients du café. J’ai fini par murmurer:

"Bon! J’accepte ton aimable invitation. Merci!"

En m’accompagnant à mon arrêt d’autobus, il m’a dit:

"Mardi est loin. Si on dînait ensemble un soir?"

Il me regardait avec tant d’intensité qu’il attirait l’attention des passants. J’ai soupiré malgré moi et il a ri, ce qui augmentait l’intérêt des passants. ‘Ce vieux couple qui faisait comme s’il était jeune!’

"Bon! Choisis ton soir."

Je lui ai jeté un regard que je voulais sévère et qui ne l’était pas.

"Samedi?"

"D’accord!"


Diderotiques II

Homepage